
Il se couche, puis se retourne. La robe de chambre bleue, sillonnée de rides, sort du lit où la tête rêve, visualise, conçoit d'autres boudoirs aussi répudiés que celui de madame de Saint-Ange. Il se rappelle le fragment de son dialogue, avec qui ? Il n'arrive plus à se souvenir de qui réplique ; quel mystère, celui de l'oubli ; et celui des suppositions ? Il se pose la question. Qu'est-ce que j'aurais écrit si l'angoisse, amoureuse de moi, habituée à moi, m'avait abandonné comme ils l'ont fait mes femmes et mes chats, pour aller se faire foutre, chasser ou vivre autrement ? Qu'est-ce que j'écrirais à l'instant même, s'il m'était possible de tenir ma plume ?
« Pendant que courbée sur lui, je pompe avec ardeur le foutre de ses couilles, il faut que je lui chie dans la bouche !... Il avale !... » Écrire... Se souvenir... écrire... Cet aveu de ma chère madame de Saint-Ange, qui brillait par sa pudeur, ferait trembler de désir et de mélancolie les vierges du couvent des Ursulines (celui qui se trouve à côté de la grande place). À l'intérieur de leurs cellules exploseraient des vagues orgasmiques. Elles se verseraient ensuite sur les cuisses, le long des jupes et des draps brodés en coton indonésien, et l'origine de cette orgie des sens qui ferait trembler puis tomber les délicieuses portes du corps serait l'allusion par moi faite à l'excrément, une de ces évocations tout à fait innocentes dont j'ai l'habitude. Dresser et placer les matières fécales, dames auxquelles je rends hommage dans la place qui leur correspond, une des plus insignes, celle que je leur ai donnée et leur donnerais encore, s'il m'était possible de tenir ma plume... (Ici un long et abyssal soupir s'évade de sa poitrine.) Ah ! L'œuvre tant aimée et rêvée depuis toujours mais dont l'écriture devient... si difficile...
Le projet littéraire du marquis de Sade
Pourtant je suis prêt, une citation du plus illustre des Grecs apparaîtrait en exergue ; ce sage voulait faire accoucher l'esprit des hommes, souvent stérile par le manque de lumière – ou d'autres raisons moins poétiques –, quelle grandeur, celle de Socrate !... En revanche moi, d'excrémentiels paysages je voudrais irradier le monde... Ce serait comme un ensemble de réjouissances auxquelles j'inviterais toute sorte de déchets de l'organisme : « la fête des déchets » ; pour les accueillir je créerai de nouveaux mots (je voulais dire « néologismes », mais la rime aurait cassé le rythme de ma période). En effet, les magnifiques Inuits possèdent des centaines de termes par lesquels ils désignent la sempiternelle glace de ces régions où jour et nuit se consomment leurs existences, faute de mieux. Pour nommer, catégoriser et philosopher le riz, les séculaires Chinois dans leur monde où la céréale des marécages est à peine moins qu'une déesse, possèdent et utilisent sans hésiter ni penser à rien d'autre des mots qu'on peut compter par milliers ; moi, ce que je voudrais faire, c'est bâtir un ouvrage meilleur que ma Philosophie et ma Justine ensemble, créer un monument où toutes les merdes puissent trouver les appellations dont elles auront besoin pour ne pas être dissoutes dans la masse amorphe de la merde universelle...
La quotidien du divin marquis à Charenton
– Votre repas, monsieur.
– Posez-le sur la table, dit le divin marquis regardant la carafe d'eau, un peu jaunâtre, que le serviteur porte de la main gauche. Peut-être fêtons-nous la victoire de nos armées en campagne ; depuis quand ? Je ne me rappelle plus...
En moins d'une seconde le serviteur capte l'allusion et répond, sans réfléchir :
– L'eau n'est plus rationnée, monsieur, depuis que le seigneur de Tibax a eu l'extrême bonté de permettre la déviation de sa rivière.
Le marquis écarte les yeux :
– Savez-vous, Gaspar, vous qui êtes au courant de tout, ce qu'on cultive au château de Tibax, pour pouvoir faire preuve d'une telle générosité ?
Pourtant Gaspar ne sait pas quoi répondre. Il fait demi-tour et disparaît par une porte étroite derrière laquelle on entend un léger bruit de verrous, récemment huilés ; tandis que Sade s'approche de la table en bois pourri où l'attend son plat – et quel plat ! Mais il mange, car il a faim.