
Strident... C'était vraiment strident, cette sonnerie épouvantable. Un truc à réveiller un mort... Même deux...
Enfin, au bout de quelques minutes, Tim (faut respecter son anonymat quand même !) se leva. La première chose dont il s'aperçut fut cet horrible goût dans la bouche. Puis tout lui revint... La fille... Cette visite du musée d'art moderne... Le discours sans intérêt de... C'était quoi son nom déjà ?... Ha oui, Amélie... Bref, quelle idée d'aller visiter un musée d'art à la con pour discuter de la situation politico-agricole de l'Estonie... Ça lui servirait de leçon... Surtout ce moment où elle s'était indignée devant cette sculpture immonde en pots de yaourt... « Comment peux-tu être aussi inculte, ignare !... Tu me dégoûtes ! » et puis là elle était partie, va savoir pourquoi ! De toute façon, ça faisait longtemps qu'il avait arrêté de l'écouter. « Bah, une de perdue... Une de perdue ! » s'était-il lancé à lui-même avant de partir rejoindre Didier au bistrot...
L'air y était chaud et enfumé, rien à voir avec l'atmosphère aseptisée du musée. Ici, pas de chuchotements ni de faibles bruits de pas ou de vêtements froissés. Et là, Didier... « Comment qu'tu vas bien, ma couille de loup ? Tu bois quoi ? Tu devais pas finir ta soirée en baisant comme un castor... Ha, elle t'a lourdé comme une merde... Bah ! Une de perdue... Une de perdue ! » Ha, Didier, le barman modèle et distingué, celui qui n'hésite pas à vous enfoncer pour que vous picoliiez toujours un peu plus... Tim s'assit au bar sans manquer de remarquer, bien entendu, les pouffements de trois jeunes demoiselles assises à la table près de l'entrée... Forcément, Didier, quand il dit quelque chose, il parle plutôt fort... Enfin, la suite était prévisible. Là, Didier avait sorti sa trouvaille, ses flans au Baileys (quelques feuilles de gélatine, de la liqueur, un coup au micro-ondes, laisse reposer 2 heures au frigo, démoule et hop... Par contre, y'a pas de languettes sur les verres...). Tout s'était enchaîné très vite... Gobage de flans... Paris stupides...
Le petit déjeuner de 14h37 fut rapide... Le célèbre café-coca-aspirine... La soirée de la veille ayant été particulièrement éprouvante, il mit un certain temps avant de se rappeler la sainte tâche qu'il s'était auto-confiée en se brossant les dents la veille au matin... Une éternité semblait-il... Laver ses fringues !

L'enfer de la laverie du dimanche
L'enfer des tambours tournant sans arrêt... Cet éternel et unique banc de jardin en plastique blanc recouvert de vieux chewing-gums collés... Ce qui frappa Tim quand il rentra fut cette fille en train de lire sur le banc. Elle était belle et absorbée par sa lecture. Elle n'avait, semblait-il, pas remarqué son entrée. Tout de suite, il regretta d'avoir eu la flemme de vider son sac de voyage et d'avoir mis son linge sale dans un sac poubelle... Bah, tant pis, de toute façon il était là pour laver ses fringues, pas pour draguer... Il se dirigea vers une machine libre, commença à la remplir et là lui vint l'idée... Tout de suite vinrent les premiers symptômes dus à l'improvisation d'un plan drague à deux balles... Ventre noué, tremblements, envie de fuir en courant... Surmonter sa peur avant tout, là était la clé de la réussite...
Tim, après avoir rempli la machine en essayant de cacher à la jeune fille l'aspect vétuste de ses sous-vêtements, prit son courage à deux mains et se dirigea vers l'automate. La simulation devait être parfaite. Il ne put s'empêcher, en passant devant la fille, d'observer le livre... « Pensées pour moi-même », Marc Aurèle... « Et merde, se dit-il, encore une intello, je suis foutu... » Une petite voix se fraya un chemin à travers son esprit embrumé : « COURS TANT QUE TU LE PEUX ENCORE ! » « NON, se dit-il en relevant la tête, JE VAINCRAI ! » Et là, se sentant pousser des ailes, il se dirigea vers l'automate, simula l'agacement et vint se planter devant la charmante jeune fille. « Excuse-moi » lança-t-il en remarquant que la première syllabe de sa requête ressemblait plus au couinement d'une loutre en rut qu'à autre chose...
— Euh, en fait, tu vas rire mais je n'ai pas de monnaie, est-ce que tu...
— T'as pas remarqué que ça fait la monnaie, c'te machine ?
— Non mais en fait...
— Bon alors t'es gentil, tu mets ta pièce et puis tu me fous la paix !
La lessive fut longue... Très longue ! Et dans sa longue attente, Tim regretta de ne pas avoir pris de baladeur... Il regretta amèrement sa démarche puis se dit qu'il devait être maudit... Les femmes, c'était pas fait pour lui, de toute façon. Il n'y avait que sa guitare qui le comprenait... Il devait être comme un de ces bluesmen maudits qu'il idolâtrait tant !
Il fut tiré de sa rêverie par le « clack » caractéristique de l'arrêt d'une machine. Il remplit son sac poubelle de ses vêtements mouillés pesant une tonne et fuit ce lieu hostile... La prochaine fois, c'est décidé, il irait à la laverie près de Carrouf...

La lettre d'adieu
En rentrant, Tim vida le sac et étala son contenu dans tous les endroits du studio pouvant servir de séchoir. Là, il prit conscience du problème... Une fois de plus, il avait été abusé par son manque d'attention. L'émotion le prit et, alors qu'il se dirigeait vers son tas de linge pour faire l'inventaire de ses vêtements, il vit un papier plié sur l'étui à guitare... Il n'avait pas écrit... Pas reçu de courrier et vivait seul depuis son emménagement... Il prit le papier et lut le message.
« Toutes ces années passées à attendre que tu fasses enfin attention à moi ! J'ai besoin d'être aimée, considérée comme quelqu'un... Je te quitte ! Ho, je ne m'en fais pas, tu sauras me remplacer, une paire de chaussettes c'est vite acheté, je le sais et je ne me fais plus d'illusions ! Adieu, moi je t'aimais...
Chaussette Blanche Avec Deux Bandes Rouges (la gauche) »
En faisant le compte, effectivement, une chaussette manquait... Tim, en sortant de chez lui, se dit qu'il avait de la chance d'avoir un ami comme Didier qui ouvrait son bar le dimanche !