
Sorcière je suis. Sorcière je resterai. Et dans mon grand chaudron, je mijote, je mijote, je mijote un plan.
Je l'ai étudié, j'ai pris tout mon temps. Je l'ai préparé à petit feu, n'oubliant aucun détail, aucun ingrédient.
Pour commencer, il me fallait un homme à croquer. Je l'ai trouvé rapidement, exactement comme je le voulais : presque sexagénaire, sans enfant, riche comme Crésus, avide d'émotions à force de s'en priver tant et, le plus important, à tendance diabétique. Le tout agrémenté d'un soupçon de cholestérol et d'une faiblesse cardiaque chronique.
Je l'ai ensorcelé (cent euros la potion) ; il m'a épousée sous le régime de la communauté.
J'ai alors cuisiné avec passion tout ce qui pouvait faire exploser son foie ou son estomac. Et dans sa tête de vieux plancton, il pensait que je l'aimais à la folie, à passer tout mon temps à élaborer sans me lasser de petits plats succulents. Il s'est même parfois efforcé de terminer ce qu'avec tant d'excitation meurtrière, j'alourdissais de crèmes et de sucrés-salés.
En six mois de traitement à feu vif, à base de petits-déjeuners extensifs, de goûters excessifs, le moment est venu de l'achever en beauté.
J'en ai marre de me taper sa peau flasque et sa bite noyée dans son surpoids. Surtout que la semaine dernière, on est passés chez le notaire. Tout est signé. Il ne reste qu'à donner l'estocade, le coup de « graisse » pour qu'il s'affaisse.
C'est décidé. Ce soir je porterai robe de lumière rouge moirée et bas de soie, et je le gaverai pour la dernière fois.
Et pour la dernière fois, il aura droit à un double Baileys on the rocks, accompagné de bouchées à la béchamel et aux lardons.
Nous passerons au foie gras sans transition, arrosé de champagne comme il se doit. Viendra ensuite la choucroute garnie de jarret de porc qu'il adore, entourée de ses saucisses de Strasbourg, avec lesquelles je servirai un Riesling bien frais.
Si ça ne suffit pas, je lui préparerai un beurre blanc généreux suivi d'une casserole de tripes à la mode de Caen : on creuse sa tombe avec ses dents.
Si au dessert, il est encore vivant, je serai obligée d'inventer un nouveau jeu. Je m'exclamerai « Si tu m'attrapes, tu me mords », et je le ferai suer suffisamment pour que son cœur essoufflé s'arrête de battre sur le grand escalier.
Délivrée enfin de mes corvées conjugales, en attendant l'ambulance, je fermerai ses paupières de merlan et porterai un toast en son honneur... et à ma santé...