En juillet 2026, une enquête conjointe de PennLive et Spotlight PA révèle que le sénateur d'État Greg Rothman (R-34e district), également président du Parti républicain de Pennsylvanie, a perçu de l'argent via sa société familiale RSR Realtors dans le cadre d'un contrat de 300 millions de dollars pour un centre de données dans le comté de Cumberland. Le projet PAX-1 prévoit la construction d'un immense campus hyperscale de 15 milliards de dollars sur 700 acres, dont 30 millions pour la seule acquisition du terrain. Rothman affirme n'« avoir rien à voir » avec ce contrat, mais sa société a bel et bien encaissé une commission immobilière liée à cette vente. L'affaire relance le débat sur l'opacité des marchés publics dans le secteur explosif des infrastructures numériques.

Un contrat de 300 millions rapporté à son entreprise
L'enquête publiée par PennLive et Spotlight PA met en lumière un montage qui interroge. Le projet PAX-1, porté par PA Data Center Partners en joint-venture avec PowerHouse Data Centers, prévoit l'implantation d'un campus de 16 bâtiments capable de fournir 1,35 GW d'électricité, extensible à 1,8 GW. Le coût total est estimé à 15 milliards de dollars. Sur cette somme, 30 millions ont servi à acquérir le terrain de 503 acres auprès du propriétaire précédent, le fonds d'investissement Kayne Anderson. C'est sur cette transaction foncière que RSR Realtors, l'agence immobilière familiale dirigée par Greg Rothman, a touché une commission.

Le sénateur, interrogé par les journalistes, a répondu sans ambages : « Je n'ai pas été impliqué dans le deal du centre de données. Le paiement concernait un travail antérieur effectué pour l'ancien propriétaire du terrain. » Une déclaration censée le disculper, mais qui a immédiatement attiré l'attention sur le circuit de paiement. Comment un élu, président du parti républicain local et sénateur en exercice, peut-il recevoir de l'argent d'un projet public sans que personne ne s'interroge ?
Greg Rothman, l'élu qui cumule les fonctions
Greg Rothman n'est pas un élu lambda. Élu au Sénat de Pennsylvanie pour le 34e district, il occupe également la fonction de président du Parti républicain de Pennsylvanie, une position stratégique dans l'un des États clés des élections américaines. Avant la politique, Rothman a bâti sa carrière dans l'immobilier. Sa famille est à la tête de RSR Realtors, une agence bien implantée dans la région de Harrisburg. Ce cumul de fonctions — agent immobilier, sénateur, président du parti — crée une situation explosive. Selon une enquête du Philadelphia Inquirer datée d'août 2024, plus de la moitié des 251 élus de l'Assemblée générale de Pennsylvanie déclarent une activité professionnelle extérieure. La Pennsylvanie est la troisième législature la mieux payée des États-Unis (106 000 dollars par an), mais elle ne restreint pas les emplois extérieurs. L'Assemblée se réunit moins de 50 jours par an, laissant aux élus le temps de gérer leurs affaires privées.
Le chiffre qui interpelle : 30 millions pour le terrain, une commission pour la famille
Le projet PAX-1 est colossal : annoncé en juillet 2025 lors du Pennsylvania Energy and Innovation Summit en présence du président Trump et du sénateur McCormick, il générera 65 millions de dollars de recettes fiscales directes par an (45 millions pour le district scolaire, 10 millions pour le township, 10 millions pour le comté). Le terrain seul a coûté 30 millions. C'est sur cette transaction que RSR Realtors a perçu sa commission. Le décalage est saisissant : Rothman jure n'avoir joué aucun rôle dans ce contrat, mais sa société familiale a encaissé de l'argent issu d'une transaction publique. Le montant exact de la commission n'a pas été divulgué, mais dans l'immobilier commercial, les frais d'agence oscillent généralement entre 3 % et 6 % du prix de vente. Sur 30 millions, cela représenterait entre 900 000 et 1,8 million de dollars.

« Je n'ai rien à voir avec ça » — la phrase qui déclenche l'enquête
La déclaration de Rothman au PennLive est devenue le point de départ de l'investigation. « I wasn't involved in the data center deal », a-t-il affirmé. Une phrase qui, au lieu de mettre fin aux questions, les a multipliées. Les journalistes ont alors remonté la piste : si Rothman n'a pas travaillé sur ce contrat, pourquoi son entreprise a-t-elle été payée ? Et surtout, qui a décidé de ce paiement ? La réponse a conduit à Igal Feibush, conseiller immobilier devenu PDG de PA Data Center Partners.
Le circuit opaque de l'argent
Le mécanisme financier révélé par l'enquête est complexe. Le terrain du projet PAX-1 appartenait initialement au fonds Kayne Anderson. Rothman, via RSR Realtors, avait travaillé avec ce propriétaire dans le passé. En 2017, Rothman était le « listing broker » pour le terrain PennTerra mis aux enchères, une enchère qui avait été annulée. Lorsque Feibush a approché Kayne Anderson pour acquérir le terrain en juillet 2025, la transaction a été bouclée rapidement. Et c'est là que le bât blesse : la commission de RSR Realtors a été payée au moment de la vente, comme si l'agence avait été l'intermédiaire de la transaction. Mais Rothman assure n'avoir joué aucun rôle dans la négociation.

Igal Feibush, interrogé par Spotlight PA, confirme : « Il n'a pas travaillé sur ce deal précis. Les frais concernent un travail antérieur effectué pour l'ancien propriétaire. » Problème : aucun contrat écrit ne détaille ce travail passé. La défense repose sur une promesse verbale, ce qui la rend quasi impossible à vérifier.
Igal Feibush, l'homme qui justifie le paiement
Feibush est une figure clé de cette affaire. Conseiller immobilier expérimenté, il est devenu le PDG de PA Data Center Partners, la société qui porte le projet PAX-1 en partenariat avec PowerHouse Data Centers. C'est lui qui a approché Kayne Anderson pour acquérir le terrain, et c'est lui qui a validé le paiement de la commission à RSR Realtors. Sa déclaration aux enquêteurs valide la version de Rothman : pas d'implication directe dans le deal. Mais Feibush est lui-même partie prenante du projet. Il a tout intérêt à minimiser l'implication de Rothman pour éviter que le contrat ne soit entaché de soupçons. Cette circularité affaiblit considérablement la crédibilité de son témoignage.
Le concept juridique flou du « travail antérieur »
La défense de Rothman repose sur un concept juridique fragile : le « travail antérieur ». Selon lui, la commission rémunère des prestations réalisées des années plus tôt pour Kayne Anderson. Mais où sont les preuves ? Aucun contrat écrit, aucun email, aucune facture détaillant ce travail passé. Dans le monde des affaires, ce genre d'arrangement verbal est courant, mais lorsqu'il s'agit d'un élu et d'un contrat public de 300 millions, l'absence de documentation devient un problème majeur. Sans traçabilité, le « travail antérieur » reste une déclaration sans fondement.
Société familiale et argent public : l'angle mort de la transparence américaine
RSR Realtors est une entreprise familiale, ce qui lui confère une opacité naturelle. Contrairement aux sociétés cotées, elle n'a pas d'obligation de publier ses comptes ou de déclarer ses bénéficiaires effectifs. L'argent public transite donc par un canal privé, rendant tout audit externe extrêmement difficile. Cette structure est un angle mort du système américain : les élus peuvent posséder des entreprises sans avoir à déclarer leurs clients ou leurs commissions. Quand l'argent public rencontre le privé, la transparence s'arrête souvent au seuil de l'entreprise familiale.

L'IA génère des centres de données, les centres de données génèrent des conflits
L'affaire Rothman n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans un contexte plus large : l'explosion des investissements dans les data centers liés à l'intelligence artificielle et au cloud. Google, Microsoft, Amazon et d'autres géants dépensent des milliards pour construire des infrastructures de calcul. Cette ruée crée une pression énorme sur les marchés fonciers locaux. Les développeurs doivent agir vite, payer cher, et souvent contourner les processus normaux de contrôle. Dans cette course effrénée, les conflits d'intérêts prospèrent.
La ruée vers l'IA : pourquoi les data centers sont des contrats pas comme les autres
Les data centers ont des besoins spécifiques : des terrains immenses (souvent plusieurs centaines d'hectares), une alimentation électrique gigantesque (plusieurs centaines de mégawatts), et des délais de construction très courts. Le projet PAX-1, avec ses 700 acres et ses 1,35 GW de capacité, en est l'exemple parfait. Les développeurs sont prêts à payer le prix fort pour sécuriser un site. Cette urgence crée des zones grises contractuelles, où les transactions se font rapidement, sans les vérifications d'usage. Les élus locaux, qui ont souvent le pouvoir de faciliter ou de bloquer ces projets, deviennent des cibles privilégiées pour des arrangements discrets.

Quand les autorités locales ne voient rien venir
Aux États-Unis, les règles sur les conflits d'intérêts des élus locaux sont souvent laxistes. Pas d'obligation de déclaration des bénéficiaires finaux dans les transactions foncières, pas de « cooling-off period » (délai de carence) pour les élus qui quittent leurs fonctions. Le cas de Seth Grove, représentant républicain de York, illustre cette faiblesse : il a démissionné en janvier 2026 après que Spotlight PA a révélé qu'il dirigeait un groupe de pression (Pennsylvania Concrete and Aggregates Association) qui emploie un lobbyiste pour influencer le gouvernement de l'État, tout en siégeant à l'Assemblée. La loi de Pennsylvanie permet ce cumul. Kedric Payne, expert en éthique du Campaign Legal Center, a déclaré que « cela signifie que vous invitez un grand nombre de conflits d'intérêts potentiels lorsque vous permettez cela ».
Pennsylvanie vs le reste du pays : des règles inégales
La Pennsylvanie n'est pas l'État le plus strict en matière de transparence. Comparée à la Californie, qui impose avec le Political Reform Act des déclarations détaillées des intérêts financiers des élus, la loi pennsylvanienne est un véritable gruyère. Dans les États où les règles sont floues, les abus prospèrent. L'affaire Rothman pourrait servir de catalyseur pour une réforme législative, mais pour l'instant, elle reste dans une zone grise éthique plutôt qu'un scandale pénal clair.
Prise illégale d'intérêts aux États-Unis vs en France
Le parallèle avec la France est frappant. Dans l'Hexagone, le concept de « prise illégale d'intérêts » (article 432-12 du code pénal) interdit à tout agent public de prendre un intérêt dans une affaire qu'il est chargé de suivre. Le simple fait de voter une subvention pour une association que l'on préside, ou d'attribuer un marché à une entreprise dans laquelle on a des parts, constitue un délit pénal. Aux États-Unis, la loi est souvent plus permissive : l'obligation de disclosure (déclaration) remplace la prohibition absolue.
De Saint-Denis à Marseille : quand les élus français tombent dans le même piège
En France, les affaires de conflits d'intérêts dans les marchés publics locaux sont légion. Prenons l'exemple d'un maire qui vote un contrat de délégation de service public à une société qu'il conseille en parallèle. Ou d'un conseiller départemental qui attribue une subvention à une association dirigée par son conjoint. Les mécanismes sont les mêmes : un élu utilise sa position officielle pour favoriser, directement ou indirectement, une entreprise où il a des intérêts. La différence, c'est qu'en France, la loi est plus claire et les poursuites plus fréquentes.

La « prise illégale d'intérêts » en France : une loi qui manque aux Américains
Le droit français est particulièrement strict sur ce point. L'article 432-12 du code pénal punit de cinq ans d'emprisonnement et de 500 000 euros d'amende le fait, par un agent public, de « prendre, recevoir ou conserver, directement ou indirectement, un intérêt quelconque dans une entreprise ou dans une opération dont il a, au moment de l'acte, la charge, en tout ou partie, d'assurer la surveillance, l'administration, la liquidation ou le paiement ». Aux États-Unis, une telle prohibition absolue n'existe pas. La plupart des États se contentent d'une obligation de déclaration, sans interdiction de fond. C'est une différence fondamentale qui explique pourquoi des affaires comme celle de Rothman sont possibles.
Pour mieux comprendre les droits et obligations des fonctionnaires dans ce type de situation, voici une vidéo explicative :
Le point commun : l'argent public doit fuiter par toutes les mailles du filet
Quel que soit le pays, les mécanismes sont les mêmes. La rapidité des contrats, leur opacité et les montants engagés créent des opportunités pour les conflits d'intérêts. La vigilance citoyenne et la presse d'investigation restent les meilleurs garde-fous. L'affaire Rothman, comme les scandales français de prise illégale d'intérêts, montre que sans transparence, l'argent public trouve toujours un chemin vers les poches des initiés.
Les zones d'ombre de la défense Rothman
L'analyse critique de la défense de Rothman révèle plusieurs failles majeures. La version du « travail passé » est difficile à vérifier en l'absence de tout document contractuel. Le témoignage d'Igal Feibush, l'intermédiaire, est fragilisé par son intérêt direct dans le projet. Et la relation avec l'ancien propriétaire du terrain reste floue. La loi de Pennsylvanie n'oblige pas l'élu à se récuser pour une transaction indirecte, ce qui place l'affaire dans une zone grise éthique plutôt qu'un scandale pénal clair.
Le vide juridique autour des « sociétés d'élus » aux États-Unis
Aux États-Unis, les élus peuvent librement posséder et gérer des entreprises. La loi ne leur interdit pas de faire des affaires, seulement d'utiliser leur position officielle pour en tirer un avantage direct. Rothman exploite cette faille en affirmant que l'avantage est indirect : ce n'est pas lui qui a signé le contrat, c'est son entreprise. Et ce n'est pas lui qui a négocié, c'est un intermédiaire. Ce « plausible deniability » (déni plausible) est une stratégie classique dans les affaires de conflits d'intérêts. Mais elle repose sur une distinction ténue que les enquêteurs peinent à contester.
Pourquoi le témoignage d'Igal Feibush ne convainc pas totalement
Feibush a un intérêt financier direct dans le projet PAX-1. En tant que PDG de PA Data Center Partners, il est responsable de la bonne exécution du contrat. Si l'affaire Rothman venait à être requalifiée en conflit d'intérêts, le projet lui-même pourrait être remis en question. Feibush a donc tout intérêt à minimiser l'implication de Rothman. Sa déposition est circulaire : il confirme la version de Rothman parce que cette version l'arrange. Sans témoignage indépendant, la défense de l'élu reste fragile.
Sans contrat écrit, le « travail antérieur » reste une déclaration sans preuve
C'est le point faible majeur de la défense. Face à un contrat de 30 millions de dollars, où est la trace du travail de Rothman pour Kayne Anderson ? S'il est si normal, pourquoi n'est-il pas documenté ? Dans le monde des affaires, les contrats de commission immobilière sont généralement écrits. L'absence de document écrit suggère soit une négligence grossière, soit une tentative délibérée de masquer la nature réelle du paiement. Les enquêteurs de PennLive et Spotlight PA ont demandé à voir les contrats, sans succès.
Faut-il craquer la coquille de l'opacité ?
L'affaire Rothman n'est pas une simple anecdote de « corruption locale ». C'est un signal d'alarme sur les défaillances structurelles de la transparence des marchés publics à l'ère des data centers et de l'IA. La question centrale reste : comment garantir que l'argent public ne finance pas, directement ou indirectement, les intérêts privés des élus, même sans preuve formelle d'implication ?
Le test du data center : une nouvelle ère pour la transparence des marchés publics
Le secteur des data centers est appelé à croître encore dans les années à venir. Si les lois ne changent pas, les Rothman de demain seront légion. L'affaire est un test grandeur nature pour savoir si les États américains veulent vraiment réguler l'argent des infrastructures numériques. Plusieurs pistes existent : obligation de récusation formelle pour tout paiement indirect, interdiction des sociétés familiales dans les marchés où l'élu a un pouvoir de vote, publication détaillée des bénéficiaires des commissions foncières.
Comment s'assurer que l'argent public ne finisse pas dans les poches d'élus qui n'ont rien fait ?
La question lancinante est la suivante : comment prouver l'implication d'un élu quand il a fait en sorte de ne pas être impliqué, mais que l'argent arrive quand même ? La réponse est probablement dans la récusation obligatoire et la traçabilité intégrale des commissions foncières. Sans cela, le « je n'ai rien à voir avec ça » restera la meilleure défense des conflits d'intérêts du futur. L'affaire Rothman, comme d'autres scandales récents — la condamnation de Carl Rinsch pour avoir floué Netflix ou la faillite de la fintech Parker — montre que l'argent, quand il est mal encadré, trouve toujours son chemin vers ceux qui savent où il passe.
Conclusion : l'affaire Rothman, symptôme d'un système à réformer
L'affaire Greg Rothman illustre les failles béantes du système américain de contrôle des conflits d'intérêts. Un élu peut percevoir de l'argent via sa société familiale sur un contrat public de 300 millions de dollars, jurer n'avoir joué aucun rôle, et se trouver dans une zone grise que la loi ne parvient pas à sanctionner. Le projet PAX-1, avec ses 30 millions de dollars d'acquisition foncière et sa commission non documentée, devient le symbole d'une transparence insuffisante à l'ère des data centers et de l'intelligence artificielle.
La comparaison avec le droit français, où la prise illégale d'intérêts est un délit pénal clairement défini, montre que d'autres modèles existent. Sans réforme législative, les Rothman de demain continueront à prospérer dans l'opacité des marchés publics. La leçon de cette affaire est simple : quand l'argent public circule sans traçabilité, les conflits d'intérêts ne sont pas une exception — ils sont la règle.