Les faits reprochés : une facture, deux chèques et une banque
Concrètement, que reproche-t-on à Sophia Chikirou ? L’accusation porte sur deux séries de faits distincts mais liés, survenus les 27 et 28 juillet 2018.
La tentative de virement contestée
À l’époque, Sophia Chikirou dirige Mediascop, sa société de conseil en communication. Le Média, lancé en janvier 2018, lui doit de l’argent pour des prestations réalisées. Le montant réclamé s’élève à 67 146,58 euros. Sauf que, selon l’accusation, la députée savait qu’elle n’était plus présidente de la Société de production Le Média (SDPLM), la structure commerciale qui gère les finances de la webtélé. Elle aurait donc usurpé cette qualité pour se présenter au Crédit du Nord et demander un virement du compte du Média vers Mediascop.

La procureure a estimé que les preuves étaient suffisantes : des courriels internes, des SMS et le procès-verbal d’une assemblée générale houleuse démontrent que Chikirou avait été informée de sa révocation avant de se rendre à la banque. Le virement n’a finalement pas abouti, ce qui explique la qualification de « tentative » d’escroquerie. Comme le rappelle le Code pénal, la tentative d’escroquerie est punie des mêmes peines que le délit consommé : jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende.
La soustraction des deux chèques
Second volet du dossier : deux chèques auraient été dérobés dans les comptes du Média. Là encore, les éléments sont minces. La procureure a évoqué des « faisceaux d’indices » sans pouvoir apporter de preuve matérielle directe. Les chèques en question n’ont jamais été encaissés, ce qui rend l’accusation particulièrement difficile à étayer.

Pour le parquet, ces deux épisodes forment un ensemble cohérent : Chikirou aurait cherché à se faire payer une facture qu’elle savait contestée en utilisant des moyens qu’elle n’avait plus le droit d’employer. Pour la défense, il s’agit d’un simple différend commercial, réglé depuis longtemps à l’amiable.
Un dossier déjà soldé entre les parties
C’est l’un des aspects les plus troublants de cette affaire. En juin 2021, Sophia Chikirou et la direction du Média ont trouvé un accord à l’amiable. La députée a renoncé à sa facture de 67 146 euros, et le Média a accepté de lui verser une somme légèrement inférieure pour d’autres prestations. Les deux parties ont retiré leurs plaintes. L’affaire était donc close sur le plan civil.
Mais le parquet a estimé que la loi pénale avait été violée et a décidé de poursuivre l’action publique indépendamment. C’est un principe fondamental du droit français : même si les parties se réconcilient, l’État peut continuer à poursuivre une infraction. « C’est donc sans plaignant et sans préjudice que le parquet renvoie à un procès », s’est insurgée Chikirou sur les réseaux sociaux en janvier 2025, lorsque l’audience a été annoncée.
Son avocat, Me Dominique Tricaud, a été plus direct : « Pourquoi avoir ressorti de sa cave ce vieux dossier tout moisi ? » Une question qui revient comme un leitmotiv tout au long de l’audience.

Pourquoi le timing politique est au cœur des débats
Sophia Chikirou ne s’est pas contentée de nier les faits. Elle a attaqué frontalement le parquet de Paris, l’accusant d’avoir programmé ce procès pour nuire à sa campagne municipale.
Une candidate malheureuse à la mairie de Paris
Rappel des faits : Sophia Chikirou était candidate à la mairie de Paris lors des élections municipales de mars 2026. Elle est arrivée en troisième position au second tour avec 7,96 % des voix, loin derrière la candidate PS et le maire sortant. L’annonce de son procès, en janvier 2025, est tombée en pleine campagne. « Vous avez clos ce dossier, cette enquête, il y a des années, cinq ans. Pourquoi avoir attendu tout ce temps-là ? » a-t-elle lancé à la procureure.
Son avocat a renchéri : « Si on avait voulu la cochonner, on ne s’y serait pas pris autrement. » Selon lui, le parquet a gardé ce dossier « comme un poison politique », prêt à être utilisé au moment le plus opportun.
La réponse du parquet
La procureure a reconnu que « ce n’est pas l’affaire du siècle ». Elle a admis que le contentieux aurait pu être soldé autrement. Mais elle a maintenu que les faits étaient établis et que la loi devait s’appliquer. « Il ne s’agit pas de faire de la politique, mais de juger des actes », a-t-elle précisé.

Le timing pose question. Pourquoi le parquet a-t-il attendu six ans après les faits et quatre ans après l’accord amiable pour organiser ce procès ? Les explications officielles restent floues. Certains observateurs évoquent des lenteurs administratives, d’autres une volonté de ne pas interférer avec d’autres procédures en cours. Mais pour les soutiens de Chikirou, la réponse est claire : c’est une instrumentalisation de la justice.
Une peine légère qui interroge
Le parquet a requis une amende de 50 000 euros, sans aucune peine d’inéligibilité. Cette demande a surpris, tant par sa modicité que par son absence de conséquence politique directe.
Un contraste frappant avec d’autres affaires
Pour mesurer la clémence de cette réquisition, il suffit de regarder les peines prononcées dans des affaires similaires. Marine Le Pen a été condamnée en mars 2025 à cinq ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires européens du RN. Nicolas Sarkozy, dans l’affaire Bygmalion, a écopé d’un an de prison dont six mois avec sursis pour financement illégal de campagne. Les responsables du MoDem ont reçu des peines de 10 à 18 mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité avec sursis.
Face à cela, 50 000 euros d’amende sans inéligibilité paraît dérisoire. La procureure a justifié cette demande par la faiblesse des sommes en jeu (67 000 euros) et par le fait que le virement n’a jamais abouti. Mais pour les associations anticorruption, ce genre de décision envoie un mauvais signal : on peut tenter d’escroquer sans risquer sa carrière politique.
Les conséquences pour Chikirou
Si le tribunal suit les réquisitions, Sophia Chikirou conservera son mandat de députée et pourra se présenter à de futures élections. Une amende de 50 000 euros, même élevée, ne remet pas en cause sa carrière politique. C’est exactement ce que dénoncent ses détracteurs : un traitement de faveur pour une figure de LFI.

Mais attention : cette affaire n’est pas la seule qui pèse sur la députée. Elle est également mise en examen depuis septembre 2024 pour « escroquerie aggravée » et « abus de biens sociaux » dans le dossier des comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2017. Cette autre procédure, instruite par des juges d’instruction, porte sur des soupçons de surfacturation via Mediascop pour un montant total d’environ 1,2 million d’euros. Là, les enjeux sont bien plus lourds.
Les coulisses du Média : une plongée dans les querelles internes
L’audience a offert une plongée fascinante dans les coulisses du Média, cette webtélé lancée en janvier 2018 par des proches de LFI pour « renforcer les solidarités ». Très vite, les dissensions internes ont éclaté.
Une gouvernance chaotique
Les débats ont été ponctués de courriels internes, de SMS et de comptes rendus d’assemblées générales houleuses. On y découvre un média rongé par les luttes de pouvoir, où les relations entre fondateurs se dégradent rapidement. Sophia Chikirou, figure centrale du projet, se heurte à d’autres membres du comité directeur sur la stratégie éditoriale et la gestion financière.
C’est dans ce contexte tendu qu’intervient sa révocation de la présidence de la SDPLM, quelques jours avant les faits reprochés. La question centrale du procès est de savoir si elle en avait été informée avant de se rendre à la banque. La défense affirme que non, que la notification officielle n’était pas encore intervenue. L’accusation soutient le contraire, s’appuyant sur des échanges écrits.
Des pratiques de facturation contestées
Au-delà de ce litige précis, l’affaire Chikirou révèle des pratiques de facturation qui interrogent. Mediascop facturait des prestations à des tarifs très élevés : extraction audio à 250 euros l’unité, sous-titrage à 200 euros la minute. À titre de comparaison, le tarif moyen du marché pour du sous-titrage tourne autour de 15 euros la minute. Ces chiffres, révélés par une enquête de Franceinfo en 2018, ont alimenté les soupçons de surfacturation.

Mediascop employait également une dizaine de membres du staff de campagne de Jean-Luc Mélenchon, une configuration jugée inhabituelle par les experts en financement électoral. Sophia Chikirou valorisait son travail personnel à environ 15 000 euros par mois. Des montants qui, cumulés, donnent le vertige : près de 1,2 million d’euros facturés à la campagne présidentielle de 2017, soit 11 % du budget total.
Les règles du financement électoral : un système sous tension
Cette affaire met en lumière les failles du système de financement des campagnes électorales en France. Les règles sont strictes, mais leur application laisse parfois à désirer.
Un cadre juridique contraignant
Le financement des partis politiques et des campagnes électorales est encadré par la loi du 11 mars 1988 relative à la transparence financière de la vie politique et par le Code électoral. Les comptes de campagne doivent être approuvés par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP). Tout dépassement ou irrégularité peut entraîner le rejet du compte et des sanctions pénales.
Dans l’affaire Chikirou, c’est précisément ce mécanisme qui est en jeu. Les prestations de Mediascop ont-elles été surfacturées ? Les factures correspondent-elles à un travail réel ? Les enquêteurs tentent de démêler l’écheveau depuis des années.
Des pratiques qui interrogent
Le recours à des sociétés de conseil proches des candidats est une pratique courante en politique. Mais elle pose problème quand les tarifs pratiqués semblent déconnectés du marché. Dans le cas de Mediascop, la frontière entre conseil légitime et enrichissement personnel est floue.
Pour les jeunes qui s’intéressent à la politique, ces affaires sont déroutantes. Comment avoir confiance en des candidats qui facturent 200 euros la minute de sous-titrage à leur propre campagne ? La question est d’autant plus pertinente que l’argent en jeu est celui des contribuables, via le financement public des partis.
La défense de Chikirou : entre déni et attaque politique
Sophia Chikirou a choisi une stratégie de défense offensive. Elle n’a pas seulement nié les faits, elle a retourné l’accusation contre le parquet.
« Je n’ai rien à me reprocher »
Pendant près de quatre heures, la députée s’est montrée calme et précise. Elle a répondu à toutes les questions sans agressivité, détaillant les faits avec une mémoire impressionnante pour des événements vieux de huit ans. « Je n’ai jamais cherché à tromper qui que ce soit », a-t-elle répété.
Sur les chèques, elle a expliqué qu’il s’agissait d’une simple erreur administrative. Sur la tentative de virement, elle a maintenu qu’elle se considérait toujours comme présidente au moment où elle s’est rendue à la banque. Une position que l’accusation juge intenable au vu des preuves.
L’accusation de partialité
En fin d’audience, le ton a changé. Pour son dernier mot, Sophia Chikirou a lancé une attaque en règle contre la justice. « On ne peut pas continuer à avoir un système où les procureurs agissent comme cela », a-t-elle déclaré, accusant le parquet d’avoir voulu saboter sa campagne municipale.
Cette stratégie est risquée. En attaquant frontalement l’institution judiciaire, elle prend le risque de braquer les magistrats. Mais elle joue aussi la carte politique : en se présentant comme une victime du système, elle espère galvaniser ses soutiens et décrédibiliser l’accusation.
Comparaison avec d’autres affaires de financement politique
Pour mieux comprendre les enjeux, il est utile de comparer cette affaire avec d’autres scandales de financement politique récents.
L’affaire Bygmalion
Dans l’affaire Bygmalion, Nicolas Sarkozy a été condamné pour avoir dépassé le plafond des dépenses de campagne lors de la présidentielle de 2012. Le système de fausses factures mis en place avait permis de masquer des dépenses excessives. La peine prononcée en février 2024 était d’un an de prison dont six mois avec sursis. Comme le rappelle l’article sur le procès Sarkozy, la stratégie de communication de l’ancien président a été aussi scrutée que les faits eux-mêmes.
L’affaire des assistants parlementaires du RN
Marine Le Pen a été condamnée à cinq ans d’inéligibilité pour détournement de fonds publics. Les sommes en jeu étaient bien plus élevées (plusieurs centaines de milliers d’euros), mais le principe est le même : utiliser de l’argent public à des fins personnelles ou partisanes.
L’affaire des assistants MoDem
François Bayrou et d’autres cadres du MoDem ont écopé de peines de prison avec sursis et d’inéligibilité. Là encore, les montants étaient plus importants que dans l’affaire Chikirou.
Ces comparaisons montrent que la peine requise contre Sophia Chikirou est effectivement légère. Mais elles rappellent aussi que la justice politique est souvent critiquée pour son manque de cohérence. Pourquoi une peine lourde pour les uns et une simple amende pour les autres ? La réponse tient sans doute à la nature des faits, à leur gravité et à l’attitude des prévenus.
Conclusion : une affaire qui en dit long sur le système
Le procès de Sophia Chikirou est exemplaire à plusieurs titres. Il montre d’abord comment un simple différend commercial peut se transformer en affaire d’État quand il implique une figure politique. Il révèle ensuite les tensions entre la rigueur comptable imposée aux campagnes électorales et les pratiques parfois floues des équipes politiques.
La légèreté de la peine requise interroge. 50 000 euros d’amende sans inéligibilité, c’est peu pour une tentative d’escroquerie, même si les faits sont anciens et le préjudice inexistant. Cela donne l’impression que les élus bénéficient d’un traitement de faveur, ce qui alimente la défiance envers la classe politique.
Pour les jeunes générations, cette affaire est un cas d’école. Elle montre que l’argent public est parfois utilisé de manière contestable, et que la justice a du mal à trancher entre le droit et la politique. Elle rappelle aussi que la transparence des comptes de campagne est un enjeu démocratique fondamental.
Le jugement du 8 juin sera attendu avec attention. Quelle que soit la décision, cette affaire laissera des traces. Pour Sophia Chikirou, pour LFI et pour la confiance des citoyens dans la sincérité des campagnes électorales.