Les Pays-Bas viennent de confirmer leur premier cas d'euthanasie pour un enfant non nourrisson de moins de 12 ans. L'annonce, faite le 23 juin 2026 par la ministre de la Santé Sophie Hermans, a provoqué une onde de choc bien au-delà des frontières néerlandaises. Un enfant est décédé fin 2025 après avoir bénéficié de la procédure encadrée par la loi de 2023, mais aucun détail n'a filtré sur son âge, son sexe ou sa pathologie. Ce dossier, automatiquement transmis à la fois à la commission de révision régionale de l'euthanasie et au parquet, relance avec une acuité brutale le débat sur la fin de vie des mineurs en Europe.

L'annonce de Sophie Hermans : un décès fin 2025, zéro détail, une procédure automatique
La ministre néerlandaise de la Santé a brisé le silence sans vraiment lever le voile. Dans une déclaration sobre, Sophie Hermans a confirmé qu'un enfant de moins de 12 ans avait été euthanasié aux Pays-Bas, une première depuis l'entrée en vigueur du protocole « 1-12 ans ». Le décès remonte à fin 2025. L'âge exact, le sexe et la maladie de l'enfant n'ont pas été divulgués, officiellement pour protéger l'anonymat de la famille et de l'équipe médicale.
Le compte-rendu ministériel : une information minimale, presque clinique
Le ministère a communiqué avec une retenue qui frôle l'asepsie administrative. Le dossier a été transmis à la commission de révision régionale compétente, composée de quatre médecins, un juriste et un éthicien. Parallèlement, le parquet a reçu l'intégralité des documents. Cette double transmission n'est pas anodine : elle constitue la colonne vertébrale du système néerlandais.

Concrètement, le droit néerlandais fonctionne comme une exemption de poursuites contrôlée. Le médecin qui pratique une euthanasie ne commet pas un crime si, et seulement si, il respecte scrupuleusement les six critères de diligence définis par la loi. Mais la charge de la preuve lui incombe. En transmettant le dossier au parquet, l'État se donne les moyens de vérifier a posteriori que l'acte était légal. C'est une épée de Damoclès qui pèse sur chaque médecin, et qui explique pourquoi si peu de cas sont rapportés chaque année.
De la loi-cadre à l'application : pourquoi quatre ans d'attente entre le vote et le geste ?
Le cheminement législatif a été long. En octobre 2020, le ministre de la Santé de l'époque, Hugo de Jonge, annonce le projet d'étendre l'euthanasie aux enfants de 1 à 12 ans. Une étude commandée par le gouvernement estime alors que 5 à 10 enfants par an pourraient être concernés. La procédure se finalise en 2023, avec une entrée en vigueur effective le 1er février 2024.
Mais entre le débat politique abstrait et la réalité d'un premier dossier concret, il s'est écoulé plus d'un an. Ce délai interroge. Pourquoi si peu de cas ? La réponse tient sans doute à la prudence extrême des équipes médicales. Les pédiatres néerlandais, conscients du caractère sensible de la question, ont attendu que la jurisprudence se stabilise. Aucun médecin ne veut être le premier à tester une loi aussi controversée. Le cas annoncé par Sophie Hermans montre que le système a fini par s'ébranler, mais avec une lenteur qui tranche avec les craintes d'une « banalisation » de la pratique.
« Aucune alternative, même palliative » : les quatre barrières infranchissables de la loi de 2023
Pour comprendre ce qui s'est passé, il faut plonger dans le cadre légal. La loi néerlandaise n'autorise pas l'euthanasie des enfants de 1 à 12 ans à la légère. Elle impose quatre conditions cumulatives qui constituent un véritable parcours du combattant médical et administratif.

Le diagnostic verrou : maladie terminale, douleur constante et absence de toute perspective
Les critères officiels, publiés sur le site du gouvernement néerlandais, sont d'une rigueur implacable. L'enfant doit être en phase terminale, avec une espérance de vie réduite à quelques semaines ou mois. Sa douleur doit être constante et sévère, réfractaire à tous les traitements disponibles. Il ne doit exister aucune perspective d'amélioration, même minime.
Le point le plus fort, et le moins discuté, est le suivant : il ne doit exister aucune alternative raisonnable, y compris via les soins palliatifs. Cela signifie que l'équipe médicale a constaté l'échec de toutes les thérapeutiques disponibles. La sédation, les antalgiques majeurs, les soins de confort : tout a été essayé, et rien n'a suffi à apaiser les souffrances de l'enfant.
Ce cadre est beaucoup plus strict que celui qui s'applique aux adultes souffrant de troubles psychiatriques ou de démence. Pour les adultes, la condition de « souffrance insupportable et sans perspective d'amélioration » est interprétée de manière extensive, comme l'a montré le cas d'Aurelia Brouwers en 2018. Pour les enfants, la barre est placée plus haut. Le législateur a voulu éviter tout glissement.
Les garde-fous : deux médecins, un comité d'éthique, le parquet et le consentement parental
La procédure est d'une lourdeur administrative rare. L'enfant doit être impliqué dans la décision « si possible » — une clause qui sera discutée plus loin. Les parents, tous les deux, doivent obligatoirement consentir. Aucune exception n'est prévue, même en cas de désaccord entre les parents.
Deux médecins doivent approuver l'acte. Le premier est le médecin traitant, celui qui connaît l'enfant et sa maladie. Le second est un médecin indépendant, qui examine le patient et vérifie que les conditions sont réunies. Ensuite, un comité spécial de révision — quatre médecins, un juriste, un éthicien — examine le dossier a posteriori. Enfin, le parquet reçoit le dossier et peut, s'il le juge nécessaire, déclencher des poursuites.

Ce système repose sur un trade-off assumé : une bureaucratie lourde garantit l'absence d'arbitraire, mais elle retarde le geste et impose une lourde charge fiscale et administrative sur le système de santé. Chaque euthanasie d'enfant coûte des dizaines de milliers d'euros en frais de procédure, de révision et de contrôle. C'est le prix que les Pays-Bas ont choisi de payer pour encadrer une pratique qui, sans cela, serait illégale.
Wim Distelmans en 2016, Sophie Hermans en 2026 : dix ans d'euthanasie des mineurs en Europe
Le cas néerlandais ne sort pas de nulle part. Il s'ancre dans une évolution législative et médicale qui a débuté il y a plus de dix ans, avec la Belgique comme pionnière.
Le précédent belge : un adolescent de 17 ans, sans limite d'âge, avec un psychiatre obligatoire
En septembre 2016, le professeur Wim Distelmans, cancérologue et président de la Commission fédérale de contrôle et d'évaluation de l'euthanasie, annonce qu'un mineur a été euthanasié en Belgique pour la première fois. Il s'agit d'un jeune Flamand de 17 ans, en phase terminale. Son identité n'a jamais été révélée.
La spécificité belge est frappante : la loi de 2014 a étendu l'euthanasie aux mineurs sans limite d'âge. Les députés belges ont imposé une seule condition supplémentaire par rapport aux adultes : l'enfant doit être en « capacité de discernement », une notion vérifiée par un psychiatre ou un psychologue indépendant. Le psychiatre doit certifier que l'enfant comprend le sens de la mort, l'irréversibilité de l'acte et les conséquences de sa décision.
La comparaison entre les deux systèmes est instructive. La Belgique a choisi la flexibilité : pas de tranche d'âge, mais un jugement au cas par cas sur la maturité de l'enfant. Les Pays-Bas ont choisi la rigidité : des tranches d'âge strictes (1-12 ans, puis 12-16 ans, puis 16-18 ans), mais une procédure plus lourde. Dans les deux pays, le consentement parental est obligatoire.
5 à 10 cas attendus, un seul rapporté en 2022 : le fossé entre la théorie et la pratique
Les statistiques permettent de nuancer les craintes de banalisation. En 2022, un seul mineur entre 12 et 16 ans a été euthanasié aux Pays-Bas. La Belgique n'a rapporté qu'une poignée de cas pour mineurs depuis 2014. Les estimations politiques de 5 à 10 cas par an, avancées par le gouvernement néerlandais en 2020, semblent très éloignées de la réalité.

Ce fossé entre la théorie et la pratique pose une question centrale : est-ce que la simple existence de la loi crée une demande, ou répond-elle à un besoin réel mais infime ? Les chiffres ne montrent pas de déferlante. Au contraire, la rareté des cas suggère que les équipes médicales n'utilisent cette procédure qu'en tout dernier recours, lorsque toutes les autres options ont été épuisées. Le cas annoncé par Sophie Hermans, premier en quatre ans d'existence du protocole, confirme cette tendance.
En France, le tabou de l'enfant intouchable face au débat sur la fin de vie
L'annonce néerlandaise tombe au pire moment pour le débat parlementaire français sur la fin de vie. La proposition de loi sur l'aide active à mourir est en discussion, et le cas de l'enfant néerlandais devient un projectile politique.
La loi Claeys-Leonetti et le mur de la sédation profonde : pourquoi les mineurs sont exclus
Le cadre français est clair. La loi Claeys-Leonetti de 2016 permet la sédation profonde et continue jusqu'au décès, quel que soit l'âge. Un enfant en phase terminale peut recevoir une sédation qui le plonge dans un sommeil profond jusqu'à la mort. Mais la loi interdit toute euthanasie active pour les mineurs, même avec consentement parental.
L'argument des soins palliatifs pédiatriques français est simple : « On sait techniquement apaiser la douleur d'un enfant ». Cette position repose sur l'investissement massif de l'État dans les unités de soins palliatifs pédiatriques, un choix de société qui évite la question de l'euthanasie. Les équipes françaises considèrent que la sédation profonde, correctement administrée, permet de soulager toute souffrance sans avoir à interrompre activement la vie.

Le cas néerlandais, un argument politique explosif dans le débat parlementaire
Le timing est tout sauf neutre. Les opposants à la proposition de loi brandissent le cas néerlandais comme la preuve d'une « dérive incontrôlable ». Pour eux, si la France franchit le pas, elle ouvrira la voie à l'euthanasie des mineurs, même si le texte actuel exclut explicitement cette possibilité.
Les partisans de la loi répondent que le cas néerlandais illustre au contraire un encadrement strict et transparent. La procédure a été suivie, le dossier a été transmis au parquet, et la commission de révision a validé l'acte. Pour eux, c'est la preuve que le système fonctionne.
Le cas devient un symbole politique, déconnecté de la réalité médicale précise du petit patient. Personne ne connaît sa maladie, son âge exact, ou les détails de sa souffrance. Pourtant, son histoire est utilisée pour peser sur le vote des députés français. La peur de la comparaison freine-t-elle ou accélère-t-elle le débat ? Les deux camps l'utilisent comme un épouvantail ou comme un modèle, selon leur position.
Le consentement d'un enfant de 11 ans : comment les médecins évaluent-ils la « capacité de discernement » ?
Le cœur éthique du débat réside dans une question vertigineuse : comment un enfant peut-il décider de sa propre mort ? Et que se passe-t-il quand il ne peut pas s'exprimer ?
« Si possible » : la faille du protocole néerlandais
La phrase clé de la loi néerlandaise mérite d'être citée textuellement : « la décision est toujours prise en consultation avec les parents et, si possible, avec l'enfant ». Ce « si possible » est une faille béante dans le protocole.
Que se passe-t-il quand l'enfant est trop jeune, trop faible ou trop médicamenté pour s'exprimer ? La décision repose alors uniquement sur les parents et les médecins. Est-ce encore une euthanasie choisie, ou devient-elle une décision parentale déléguée à la médecine ? C'est le point le plus fragile et le moins discuté du protocole.
Un enfant de 2 ou 3 ans ne peut évidemment pas comprendre le concept de mort. Pour les enfants plus âgés, la question se pose différemment. Un enfant de 10 ou 11 ans peut comprendre que la mort est définitive, mais peut-il vraiment mesurer les conséquences de sa décision ? Les neurosciences montrent que le cortex préfrontal, responsable de la prise de décision à long terme, n'est pas complètement mature avant l'âge de 20 ans.

L'évaluation psychologique : leçons de la Belgique et parallèle avec Aurelia Brouwers
La Belgique a contourné le problème en imposant qu'un psychiatre ou un psychologue indépendant certifie que l'enfant comprend l'irréversibilité de la mort. Cette évaluation n'est pas une formalité. Le psychiatre doit passer du temps avec l'enfant, lui poser des questions, s'assurer que sa décision n'est pas influencée par la pression parentale ou la peur de la douleur.
Le cas d'Aurelia Brouwers, cette Néerlandaise de 29 ans euthanasiée en 2018 pour souffrance psychiatrique, montre que même chez l'adulte, la capacité de discernement est débattue. Aurelia souffrait d'anxiété, de dépression et de psychose. Les médecins ont jugé qu'elle était capable de prendre une décision éclairée. Pourtant, des voix se sont élevées pour dire que sa maladie mentale altérait précisément sa capacité à décider de manière rationnelle.
Si c'est un problème complexe chez l'adulte, comment ne pas douter chez l'enfant ? La lourdeur de la procédure néerlandaise — deux médecins, un comité d'éthique, le parquet — est la réponse juridique à cette question insoluble. Mais elle ne résout pas le problème éthique fondamental : peut-on vraiment parler de « consentement éclairé » chez un enfant de 11 ans ?
Conclusion : une démocratie face à l'insoutenable
Ce premier cas d'euthanasie d'un enfant de moins de 12 ans aux Pays-Bas est une première mondiale dans le cadre de la loi néerlandaise. Il valide la logique implacable d'une législation mûrie depuis vingt ans, tout en soulevant une question vertigineuse : jusqu'où une société doit-elle aller pour soulager la souffrance d'un enfant, et à quel prix humain et démocratique ?
Les Pays-Bas ont franchi un pas que la France refuse encore clairement. Le débat parlementaire français sur l'aide active à mourir montre que ce sujet reste un tabou politique. Mais le cas néerlandais force à regarder la réalité en face : il existe des enfants qui souffrent au point que la médecine ne peut plus rien pour eux, et des parents qui demandent qu'on mette fin à cette souffrance.
La loi, même bardée de verrous, doit affronter le cas individuel. C'est ce fossé entre l'abstrait et le concret qui est le vrai sujet. Il ne s'agit pas d'une « dérive » mais de l'application d'une législation mûrie depuis vingt ans. Les Pays-Bas ont choisi d'encadrer une pratique qui existait déjà dans l'ombre. La question qui reste posée, pour chaque démocratie européenne, est de savoir si elle préfère le silence de l'illégalité ou le bruit de la transparence.