Dans une salle de Gières, dans l'Isère, Johanna Vigneron guide des enfants autour de barres métalliques depuis un an. Habillés de shorts et de brassières de sport - tenue qu'elle justifie par la nécessité de se projeter contre la barre -, les 7-9 ans apprennent à réaliser des figures issues du pole dance, une discipline née dans les clubs de strip-tease. Leur concentration est visible quand Johanna les encourage à lâcher prise, tête basse, pour la première fois.

Un phénomène en plein essor
Le phénomène n'est pas nouveau. Dès 2013, un reportage de CNews signalait l'apparition naissante de cours de pole dance pour enfants en France, avec un âge moyen des débutantes de six ans. La pratique s'est depuis étendue à plusieurs endroits : Armentières, où le studio Squat & Barre Toi propose des cours dès 6 ans ; Montagnac, dans l'Hérault, où l'association Les Hérault'ines des Pitchounets a organisé une animation de découverte ; et Moulins-en-Bessin, dans le Calvados, où Anaïs Feugeres enseigne des cours 100 % féminins accessibles dès 5 ans.
Les partisans insistent sur les vertus sportives. La pole dance renforce la souplesité, la force et la coordination, selon eux, offrant aux enfants une alternative au sport traditionnel. Une personne intervenant dans le domaine du mouvement a récemment affirmé sur les réseaux sociaux, sans que ses qualifications puissent être vérifiées, que les cours pour enfants "n'ont absolument rien de sexualisé", les comparant à la gymnastique ou la danse classique.
Un débat sans preuves scientifiques
Pourtant, derrière cette montée en popularité, se cache un manque criant de données scientifiques. Une synthèse de la littérature réalisée par l'Université catholique de Louvain souligne l'absence d'études sur l'impact de la pole dance sur le développement des enfants et des adolescents. Les recherches disponibles portent sur des femmes adultes, montrant des bénéfices potentiels sur le bien-être mental. Des sources rapportent une étude selon laquelle la pole dance pourrait améliorer le sentiment de bien-être mental chez les praticiennes adultes, mais ces résultats ne peuvent être extrapolés aux enfants.
Ces résultats, bien qu'encourageants pour les praticiennes adultes, ne peuvent être extrapolés aux enfants. Le risque est d'assimiler un manque d'évidence à une validation implicite, alimentant un débat qui tourne davantage à l'opinion qu'à la science.
Entre normalisation et sexualisation
La question de la frontière entre sport et sexualisation devient centrale. Les critiques s'inquiètent de la tenue vestimentaire des enfants - notamment l'utilisation de brassières de sport - et de l'imaginaire associé à la discipline. Certains médias, comme Marianne, ont ainsi mis en avant le risque qu'elle représente pour l'hypersexualisation des enfants.
Une spécialiste interrogée a exprimé des réserves morales, déclarant : "Encourager des enfants à sexualiser l'usage de leur corps ne me semble pas moral." Cette inquiétude trouve un écho dans le discours de plusieurs parents, dont certains ont déclaré que leur choix suscitait des critiques de la part de leur entourage.
Un cadre réglementaire flou
La pole dance n'est pas reconnue comme activité sportive officielle en France. Selon une question écrite à l'Assemblée nationale, la discipline ne figure pas parmi les activités physiques et sportives mentionnées à l'annexe II-1 du code du sport. Cette absence de reconnaissance officielle soulève des interrogations sur le cadre d'encadrement applicable aux cours destinés aux plus jeunes.
Vers une régulation attendue ?
Alors que la pole dance pour enfants continue de progresser dans les studios français, le manque de données sérieuses reste un frein majeur à toute généralisation. Les défenseurs mettront en avant les bénéfices physiques et psychologiques, tandis que les critiques pointeront du doigt les risques de sexualisation précoce.
Sans études approfondies sur les effets à long terme de cette pratique sur les enfants, le débat restera baigné dans l'incertitude. Il sera difficile de trancher entre une activité pédagogique innovante et une normalisation préoccupante. Dans l'attente de preuves scientifiques, la pole dance pour enfants continue de marcher sur une ligne très fine, entre sport et spectacle.