Le 29 mai 2026, à moins d'un an des élections municipales, une question agite les communes du littoral et de la montagne : les propriétaires de résidences secondaires vont-ils peser sur le résultat des municipales 2026 comme jamais auparavant ? Dans certaines villes, le nombre d'inscrits dépasse déjà la population permanente. Entre colère fiscale, stratégies d'inscription massives et contre-offensive des résidents permanents, le débat sur le « double vote » n'a jamais été aussi brûlant. Avec 3,7 millions de résidences secondaires en France et une surtaxe d'habitation qui peut atteindre 60 %, le décor est planté pour une bataille électorale inédite.

Le choc des chiffres : à Hossegor, plus d'électeurs que d'habitants
Soorts-Hossegor, station balnéaire des Landes réputée pour ses vagues et son surf, vit un paradoxe démocratique. La commune compte 3 970 habitants permanents mais plus de 4 200 électeurs inscrits sur les listes électorales. Comment expliquer ce décalage ? La réponse tient en quelques mots : les propriétaires de résidences secondaires, nombreux dans cette zone où plus de 60 % des logements sont des pied-à-terre, s'inscrivent massivement pour voter sur place.
Le maire Christophe Vignaud observe le phénomène avec lucidité. « Certains sont là tous les week-ends, ils ont donc des besoins similaires aux résidents permanents : services, sécurité, entretien », explique-t-il dans les colonnes de Sud Ouest. Mais la logique électorale vire parfois à l'absurde : des propriétaires venus de Bordeaux ou de Toulouse changent leur domicile électoral pour peser sur des décisions locales qui les concernent directement, notamment la fiscalité. Trois candidats aux municipales de 2026 se sont déjà déclarés dans cette seule commune.
Moliets-et-Maâ : de 1 088 à 1 316 électeurs en six ans
À quelques kilomètres d'Hossegor, la commune de Moliets-et-Maâ illustre parfaitement la mécanique en marche. En six ans, le nombre d'électeurs est passé de 1 088 à 1 316, soit une augmentation de 21 %. Cette progression n'a rien d'un hasard démographique. Elle résulte d'une stratégie consciente et organisée : des propriétaires de résidences secondaires, souvent des actifs aisés de la métropole bordelaise ou toulousaine, transfèrent leur inscription électorale vers leur lieu de villégiature.
Le phénomène porte un nom dans la littérature anglo-saxonne : le « voting with your feet ». L'idée est simple : plutôt que de subir des décisions locales sans pouvoir les influencer, on déplace son vote là où se jouent les enjeux qui vous touchent. Dans les Landes, le déclencheur a été la hausse de la taxe d'habitation sur les résidences secondaires (THRS), que la commune a portée à 60 % en 2024. Pour ces propriétaires, payer une facture fiscale alourdie sans avoir voix au chapitre est devenu intolérable.
Germ, 97 % de résidences secondaires : peut-on encore appeler ça une commune ?
Poussons la logique à son paroxysme avec le cas de Germ, village des Hautes-Pyrénées. Ce hameau de 33 habitants permanents détient le record national : 97,2 % de ses logements sont des résidences secondaires, selon une enquête du Monde publiée en février 2026. Si seuls 3 % des habitants sont présents à l'année, que signifie encore le terme « commune » dans ce contexte ?
La question est moins absurde qu'il n'y paraît. Si le droit de vote des propriétaires non-résidents s'exerce sans limite, alors une poignée de permanents peut se retrouver gouvernée par une majorité électorale qui ne partage ni leur quotidien, ni leurs priorités. Les décisions d'investissement, les choix d'urbanisme, la gestion des écoles ou des services publics seraient dictés par des gens qui ne fréquentent les lieux que quelques semaines par an. La souveraineté locale, fondement de la démocratie municipale, en sortirait profondément altérée. Le cas de Germ pose une question de principe : à partir de quel seuil une commune cesse-t-elle d'être une communauté d'habitants pour devenir un simple patrimoine collectif ?
Comment les propriétaires peuvent voter sans résider : l'article L11 du Code électoral
Pour comprendre comment cette situation est possible, il faut ouvrir le Code électoral à son article L11. Ce texte, méconnu du grand public, constitue la clé de voûte du système. Il dispose qu'une personne peut s'inscrire sur les listes électorales d'une commune sans y résider, à condition d'y payer un impôt local — taxe foncière ou taxe d'habitation — depuis au moins deux ans.

Pas besoin d'y vivre, pas besoin d'y travailler, pas besoin d'y scolariser ses enfants. Il suffit d'être propriétaire et de régler ses impôts locaux. Ce mécanisme, initialement conçu pour permettre aux contribuables de contrôler l'usage de leurs impôts, a pris une ampleur inattendue avec la suppression de la taxe d'habitation sur les résidences principales. Désormais, seuls les propriétaires de résidences secondaires paient encore cet impôt dans de nombreuses communes. Comme le rappelle le Figaro, la croyance selon laquelle il faudrait impérativement être inscrit dans la commune où l'on réside la majeure partie de l'année est fausse.
Éric Woerth et le « double vote » : une proposition qui a enflammé la droite en 2021
En août 2021, lors des Universités d'été des Républicains à La Baule, le député LR de l'Oise Éric Woerth lance une proposition qui fait l'effet d'une bombe. Il suggère d'accorder un « double vote » aux propriétaires de résidences secondaires : une voix dans leur commune de résidence principale, une autre dans celle de leur résidence secondaire. Son argument : après la suppression de la taxe d'habitation sur les résidences principales en 2023, « les propriétaires de résidences secondaires seront les seuls à payer la taxe d'habitation ». Il justifie sa proposition par la volonté de « renforcer la démocratie » et de « faire évoluer nos modes de participation ».
La proposition divise jusqu'au sein de la majorité. Certains élus LR y voient une défense légitime des contribuables locaux, d'autres un retour à des pratiques électorales d'un autre âge. Le Figaro, qui révèle l'information le 29 août 2021, titre sur une « proposition choc ». En réalité, Woerth ne fait que formaliser une revendication qui monte depuis des années dans les communes touristiques. La proposition n'a jamais abouti, mais elle a ouvert une brèche dans le débat public.
« Vous votez deux fois, et si vous en avez trois, vous votez trois fois ? » L'opposition féroce
La riposte ne se fait pas attendre. Christophe Castaner, alors patron de LREM, fustige un retour au « suffrage censitaire ». Sa formule fait mouche : « Parce que vous avez les moyens d'avoir une deuxième maison, vous votez deux fois, et si vous en avez trois, vous votez trois fois ? Pour moi, une voix d'un citoyen vaut la voix d'un citoyen, et pas une voix de plus parce que vous êtes propriétaire. »
Maud Bregeon, porte-parole de LREM, ironise : « Bonne idée, on pourrait aussi retirer le droit de vote aux jeunes et aux locataires pendant qu'on y est. » La députée insoumise Clémentine Autain enfonce le clou avec une moquerie cinglante : « Et avec une piscine, ça compte triple ? » Matthieu Orphelin, député écologiste, résume le sentiment général : « Permettre aux plus riches de voter deux fois, c'est un retour au suffrage censitaire. » Ce florilège de réactions, rapporté par Ouest-France et Franceinfo, montre la charge émotionnelle et politique du sujet. Le « double vote » cristallise toutes les tensions autour de la propriété, de la fiscalité et de la représentation démocratique.
Pourquoi la surtaxe THRS pousse les propriétaires à voter
Ce qui n'était qu'un débat théorique en 2021 est devenu, en 2026, une revendication concrète et militante. Le catalyseur ? La surtaxe d'habitation sur les résidences secondaires (THRS). En 2025, 1 628 communes appliquaient cette majoration, soit 44,1 % des 3 690 communes éligibles, selon les données de la DGFiP relayées par 20 Minutes. Parmi elles, 657 communes avaient porté le taux au maximum légal de 60 %, contre 39,5 % en 2024.
La progression est fulgurante. Les communes littorales et de montagne, confrontées à une crise du logement sans précédent, utilisent cet outil fiscal pour dissuader l'achat de résidences secondaires et financer des infrastructures qu'elles peinent à entretenir. Mais pour les propriétaires concernés, la facture devient salée. Un appartement à Hossegor ou à Saint-Cast-le-Guildo peut voir sa taxe d'habitation multipliée par deux ou trois, sans que ses occupants aient leur mot à dire sur le budget communal.
Bernard Olivier (Argelès) : « Je ne connais pas une taxe imposée à des personnes qui n'ont pas choisi l'élu qui l'impose »
Bernard Olivier, figure du collectif des propriétaires de résidences secondaires d'Argelès-sur-Mer, résume parfaitement l'argument fiscal. « Je ne connais pas une taxe qui soit imposée à des personnes qui n'ont pas pu choisir l'élu qui l'impose », déclare-t-il à l'AFP, cité par la Banque des Territoires. Dans cette commune des Pyrénées-Orientales qui compte environ 10 000 habitants, il estime que 700 propriétaires de résidences secondaires sont déjà inscrits sur les listes électorales.
Leur colère est directement liée à la hausse de la THRS. Ces propriétaires estiment subir une double peine : ils paient des impôts locaux sans pouvoir voter, et ces impôts augmentent sans qu'ils aient eu leur mot à dire. Pour Bernard Olivier, la solution est claire : « Si on paie, on vote. » Son collectif organise des permanences pour aider les propriétaires à s'inscrire et à transférer leur domicile électoral. À Argelès, le mouvement prend de l'ampleur : des réunions d'information rassemblent plusieurs dizaines de personnes à chaque session.
Le contre-argument de Jean-Paul Lebas : « Les résidences secondaires coûtent cher à la collectivité »
Face à cette offensive, les résidents permanents ne sont pas en reste. Jean-Paul Lebas, porte-parole du collectif national des habitants permanents, oppose un argument massue : « Les résidences secondaires coûtent cher à la collectivité qui doit dimensionner ses infrastructures à un niveau nettement supérieur à sa population. »
Il prend l'exemple choc de Lège-Cap-Ferret, sur le bassin d'Arcachon : « On passe de 8 000 habitants permanents à 40 000 en été. » Les réseaux d'eau, d'assainissement, de voirie, les services de secours, la collecte des déchets doivent être dimensionnés pour supporter cet afflux saisonnier, sans que les propriétaires de résidences secondaires ne contribuent proportionnellement. Si ces derniers votaient, ils pourraient imposer des budgets déconnectés des besoins réels des permanents, en privilégiant par exemple des équipements touristiques plutôt que des écoles ou des logements sociaux. L'argument porte : dans les communes où la pression est forte, les habitants permanents redoutent de perdre le contrôle de leur budget municipal.
Municipales 2026 : la guerre des listes à Merlimont et Saint-Cast
Le débat n'est plus seulement théorique. Pour les municipales de 2026, des listes entières sont constituées par et pour les propriétaires de résidences secondaires, avec des programmes ciblés. La guerre électorale est déclarée dans plusieurs communes du littoral.
Merlimont : une liste portée à 30 % par des propriétaires de résidences secondaires
À Merlimont, station balnéaire du Pas-de-Calais, la situation est exemplaire. Sur 5 000 logements, 70 % sont des résidences secondaires. La commune ne compte que 3 400 habitants permanents. Face à la maire sortante Jeanine Bayart, qui défend les intérêts des permanents, une liste concurrente s'est montée. Menée initialement par Thierry Pamart, un ancien propriétaire de résidence secondaire contraint de se retirer pour raisons de santé, cette liste était composée à 30 % de propriétaires de résidences secondaires.
Leur programme phare : baisser progressivement la surtaxe THRS, que la municipalité avait augmentée. Pour ces candidats, il s'agit de défendre les contribuables locaux contre une fiscalité jugée confiscatoire. La maire sortante, elle, dénonce une tentative de « hold-up électoral » par des gens qui ne vivent pas sur la commune et ne connaissent pas ses besoins quotidiens. L'affrontement est direct, et le résultat des municipales 2026 à Merlimont pourrait faire jurisprudence. Les listes concurrentes se livrent une bataille de chiffres sur le coût réel des résidences secondaires pour la collectivité.
Saint-Cast-le-Guildo : 3 580 votants pour 3 300 habitants
Dans les Côtes-d'Armor, Saint-Cast-le-Guildo est devenu le symbole de cette guerre de tranchées. La commune compte 3 300 habitants permanents mais 3 580 électeurs inscrits. Les résidents secondaires représentaient déjà plus de 20 % des électeurs lors des législatives de 2024. L'association « Citoyens Castins », menée par Christophe Maréchal, milite activement pour l'inscription des propriétaires de résidences secondaires.
Leur argument est imparable : « Aujourd'hui, on ne comprend pas pourquoi nous serions contributeurs sans pouvoir voter », explique Christophe Maréchal à France 3 Bretagne. La municipalité a majoré la taxe d'habitation sur les résidences secondaires pour freiner leur acquisition, ce qui a encore plus motivé les propriétaires à s'inscrire. Le résultat est une polarisation extrême de la vie politique locale, où chaque élection se transforme en référendum sur la place des résidences secondaires. Les réunions publiques tournent parfois à l'affrontement verbal entre les deux camps.
« On vote où l'on vit » : la riposte des résidents permanents et des jeunes
Face à l'offensive des propriétaires, une contre-offensive se met en place. L'Union démocratique bretonne (UDB) a lancé le slogan « On vote où l'on vit », qui résume la position de ceux qui veulent limiter, voire interdire, le vote des non-résidents.
Paul Molac (député du Morbihan) : « Ce n'est pas l'impôt qui fait la citoyenneté »
Le député régionaliste du Morbihan Paul Molac porte une voix forte contre le principe même du vote basé sur la propriété. « Ce n'est pas l'impôt qui fait la citoyenneté », assène-t-il dans Ouest-France. Il alerte sur le risque de voir des communes où 80 % des logements sont des résidences secondaires : « Leurs propriétaires pourraient décider des investissements et de la gestion alors qu'ils n'y vivent pas. »
Pour Molac, la citoyenneté se mérite par le quotidien. Être citoyen d'une commune, c'est y travailler, y scolariser ses enfants, y fréquenter les commerces et les services publics, y participer à la vie associative. C'est partager les contraintes et les joies de la vie locale, pas seulement y passer deux semaines en août. Sa proposition de loi, déposée aux parlementaires, vise à réviser le code électoral pour restreindre le droit de vote des non-résidents. Gaël Briand, de l'UDB, renchérit : « Les gens vivent là parfois deux ou trois semaines, et vont se permettre de voter pour leur confort, et non pour la vie quotidienne des habitants. »
Et si les touristes votaient pour décider de ton loyer ? L'impact sur les moins de 30 ans
Le débat a un angle générationnel souvent négligé. Un électorat de propriétaires de résidences secondaires, généralement plus âgé et plus aisé que la moyenne, peut verrouiller une politique d'urbanisme défavorable aux jeunes actifs. Concrètement, cela signifie le blocage des projets de logements sociaux, le refus de complexes sportifs ou culturels, la défense du « calme » contre l'animation nocturne et les bars.
Pour les moins de 30 ans, l'enjeu est existentiel. Dans des communes comme Chamonix, où 70 % des logements sont des résidences secondaires et où le prix au mètre carré atteint 20 000 euros, les jeunes actifs ne peuvent tout simplement plus se loger. La transformation massive de logements en locations saisonnières via Airbnb, Abritel et Booking a aggravé la crise. À Chamonix, les locations Airbnb sont passées de 2 700 à plus de 4 000 entre 2019 et 2023, soit une hausse de 50 % en quatre ans, selon une enquête de France 24. Si les propriétaires de résidences secondaires prennent le contrôle des mairies, les priorités budgétaires iront vers l'entretien des infrastructures touristiques plutôt que vers la construction de logements accessibles. Les jeunes travailleurs saisonniers, employés dans la restauration et l'hôtellerie, se retrouvent contraints de dormir dans leur voiture ou de vivre à 50 kilomètres de leur lieu de travail.
Peut-on louer une résidence secondaire à l'année ? L'autre bataille des propriétaires
Au-delà du vote, les propriétaires de résidences secondaires explorent d'autres stratégies pour optimiser leur situation fiscale et patrimoniale. Ces montages influencent directement leur comportement électoral et leur attachement au territoire.
Louer sa résidence secondaire à l'année : une solution juridique risquée
Face à la surtaxe THRS, certains propriétaires envisagent de transformer leur résidence secondaire en location à l'année. La logique est simple : un logement loué à l'année devient une résidence principale pour le locataire, et le propriétaire n'est plus soumis à la surtaxe. Mais la manœuvre est risquée.
D'abord, elle entre en conflit avec les réglementations locales. De plus en plus de communes touristiques adoptent des permis de louer, des quotas pour les locations saisonnières, voire des servitudes de résidence principale dans leur PLU. La proposition de loi Le Meur-Échaniz, adoptée en novembre 2024, permet aux communes tendues de restreindre les nouvelles constructions de résidences secondaires via des « servitudes de résidence principale » dans les plans locaux d'urbanisme, comme le rapporte Le Dauphiné. Des communes comme Cancale (41,2 % de résidences secondaires), Chamonix (70 %), Biarritz, Bayonne ou Bidart ont déjà adopté ce type de mesures. Ensuite, un propriétaire qui loue à l'année devient éligible pour voter comme résident, ce qui change la donne électorale. Le paradoxe est savoureux : pour échapper à la surtaxe, certains propriétaires se rapprochent du statut de résident permanent, renforçant ainsi leur légitimité à voter.
Faut-il acheter sa résidence secondaire en SCI ? Les stratégies d'optimisation
Derrière chaque « double vote » potentiel se cache souvent une stratégie patrimoniale complexe. L'achat en Société Civile Immobilière (SCI) est l'outil privilégié des multi-propriétaires. La SCI permet de gérer la transmission du bien, d'optimiser l'Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI) et de structurer les revenus locatifs.
Même si la SCI ne vote pas — seules les personnes physiques ont ce droit —, elle conditionne le mode de détention et donc l'attachement du propriétaire à la commune. Un bien détenu en SCI familiale, transmis de génération en génération, crée un lien affectif et patrimonial fort avec le territoire. À l'inverse, un bien détenu via une structure purement patrimoniale, sans ancrage familial, peut être revendu sans état d'âme. La question du vote des propriétaires de résidences secondaires ne peut donc être dissociée de celle de la structure de la propriété. Comme le montre notre enquête sur les propriétaires parisiens, la concentration de la propriété dans certaines mains pose des questions démocratiques fondamentales.
Trois scénarios pour un résultat choc des municipales 2026
Les données sont sur la table. Il est temps de projeter les forces en présence sur le scrutin de 2026. Trois scénarios se dessinent, qui dépendront autant de la mobilisation des uns et des autres que des évolutions juridiques.
Scénario 1 : L'abstention crée un « effet propriétaire »
Le premier scénario, le plus probable, est celui de l'abstention différentielle. Dans les communes touristiques, les résidents permanents — notamment les jeunes et les classes populaires — ont traditionnellement un taux d'abstention élevé. Les propriétaires de résidences secondaires, plus âgés, plus aisés et plus motivés par les enjeux fiscaux, votent en masse.
Si ce schéma se reproduit en 2026, le poids électoral des 3,7 millions de propriétaires de résidences secondaires, concentrés dans des communes ciblées, peut suffire à faire basculer une élection serrée. L'exemple de l'île d'Hœdic, dans le Morbihan, est frappant : avec 80 % de résidences secondaires, les résidents secondaires représentent plus d'un tiers des listes électorales (143 votants pour 104 habitants permanents). Sur les 11 candidats de la seule liste en lice, 4 sont des propriétaires de résidences secondaires. Le maire Jean-Luc Chiffoleau résume sobrement : « C'est mathématique, la population hœdicaise est vieillissante. » Dans les Hautes-Alpes, où 45,3 % des logements sont secondaires, le phénomène pourrait faire basculer plusieurs mairies de stations.
Scénario 2 : La riposte juridique et politique empêche le « grand contournement »
Le deuxième scénario repose sur un durcissement des règles. Plusieurs pistes sont sur la table : une loi limitant le vote des non-résidents aux seules décisions fiscales, une circulaire resserrant les conditions d'inscription, ou une révision de l'article L11 du Code électoral.
La pression médiatique et politique est telle que le gouvernement pourrait être contraint d'agir. Le débat est suffisamment médiatisé pour que l'effet « repoussoir » joue : des communes comme Saint-Cast-le-Guildo ou Hossegor sont devenues des symboles, et l'opinion publique pourrait se retourner contre les propriétaires jugés trop gourmands. Une mobilisation massive des jeunes, via des associations ou des collectifs citoyens, pourrait également inverser la tendance en « reprenant » leur mairie. L'UDB et d'autres mouvements régionalistes multiplient les actions de terrain pour inciter les résidents permanents à s'inscrire et à voter.
Scénario 3 : Le statu quo et la radicalisation du conflit
Le troisième scénario, le plus inquiétant, est celui du statu quo. Si rien ne change, le conflit va se radicaliser commune par commune. Des listes de propriétaires de résidences secondaires se monteront partout, et les élections se transformeront en référendums sur la fiscalité locale. Le risque est une fragmentation du débat public, où chaque commune deviendrait le théâtre d'une guerre civile larvée entre « ceux qui vivent ici » et « ceux qui viennent seulement ».
Dans ce scénario, la défiance entre les deux camps s'aggraverait, rendant impossible tout compromis sur des sujets aussi essentiels que le logement, l'urbanisme ou les services publics. Les communes touristiques risquent de devenir ingouvernables, avec des majorités électorales instables et des recours contentieux systématiques.
Conclusion : une démocratie à réinventer face au « double vote »
Le 29 mai 2026, nous sommes à un an du scrutin. La question qui se pose dépasse largement le cadre technique du droit électoral. Elle touche à la définition même de la citoyenneté locale. Qui a le droit de décider de l'avenir d'un territoire ? Ceux qui y vivent au quotidien, ou ceux qui y paient des impôts ?
Le résultat des municipales 2026 dans les communes touristiques sera un test grandeur nature pour la démocratie locale française. Si les propriétaires de résidences secondaires parviennent à faire basculer plusieurs mairies, le débat sur le « double vote » deviendra incontournable au niveau national. Si au contraire les résidents permanents se mobilisent et repoussent cette offensive, le statu quo juridique pourrait être remis en cause.
Une chose est sûre : la fracture territoriale et générationnelle que révèle ce débat ne se résoudra pas par un simple ajustement du Code électoral. Elle exige une réflexion profonde sur ce que signifie « appartenir » à une commune, et sur la manière de concilier les droits des propriétaires avec ceux des habitants. Les municipales 2026 seront, à cet égard, bien plus qu'une simple élection locale : elles seront le révélateur des tensions qui traversent une France où le logement est devenu un luxe.