Alors que le nom d'Jeffrey Epstein reste gravé dans l'histoire pour les pires raisons, celui de son frère Mark incarne une facette méconnue de cette saga familiale. Gestionnaire discret mais essentiel, il a dû naviguer entre loyauté fraternelle et gestion d'un patrimoine devenu toxique. Retour sur le parcours de cet homme-clé d'une affaire qui défie l'entendement.
Les origines de Mark : de Sea Gate à la notoriété

L'histoire des Epstein prend sa source dans le Brooklyn des années 1950, loin des paillettes de Manhattan. Deux frères y grandissent, unis par le sang mais destinés à emprunter des chemins radicalement différents. Pour comprendre Mark, il faut plonger dans cet environnement unique qui a façonné les deux frères.
Une enfance dans l'enceinte fermée de Sea Gate
Mark Lawrence Epstein naît le 14 juillet 1954 dans ce quartier résidentiel clos de Coney Island. Ce microcosme protégé, où les familles juives de la classe moyenne cherchent à préserver leurs valeurs, forge son caractère. Les grilles de Sea Gate symboliseront plus tard son attrait pour les espaces contrôlés.
Le surnom "Puggy", hérité de ces années, révèle une personnalité moins rigide que son cadet. Alors que Jeffrey se passionne déjà pour les chiffres, Mark développe une sensibilité artistique qui marquera ses premières ambitions professionnelles. Leur père, Seymour Epstein, travaille comme jardinier municipal, incarnant le rêve américain à l'ancienne. C'est un travail honnête mais modeste qui contraste violemment avec les immenses fortunes que bâtiront plus tard ses fils.
La mère, Pauline, couturière de son métier, instille quant à elle une éthique du travail teintée d'une ambition farouche. On raconte qu'elle répétait souvent que "les Epstein ne seraient jamais des ouvriers". Cette pression familiale a sans doute poussé les deux garçons à dépasser les attentes de leur milieu. La mort du patriarche Seymour en 1987 intervient alors que l'empire financier d'Jeffrey commence seulement à prendre forme, laissant Mark avec un sentiment de responsabilité accru.
La divergence des destins
Si Sea Gate a offert un cocon protecteur, il a aussi agi comme une incubatrice pour les personnalités singulières des deux frères. En tant qu'étudiante en histoire de l'art, on ne peut s'empêcher de voir une dichotomie fascinante ici : Jeffrey, l'architecte abstrait de systèmes financiers opaques, et Mark, l'artiste qui finira par construire et gérer l'infrastructure physique de cet empire. L'isolement de ce quartier privé a peut-être nourri leur capacité à opérer en dehors des normes sociales classiques, créant une bulle où les règles extérieures semblaient moins s'appliquer.
D'artiste bohème à gestionnaire de patrimoine
Avant de devenir l'architecte de l'empire immobilier des Epstein, Mark explore d'autres voies. Son parcours atypique explique sa gestion particulière des biens familiaux. Il ne s'est pas contenté d'être un simple gestionnaire ; il a apporté une vision esthétique et structurelle héritée de ses premières années de créativité.
La parenthèse créative new-yorkaise
Les années 1970 voient Mark évoluer dans les cercles artistiques bohèmes de New York. Contrairement à son frère qui côtoie déjà les milieux financiers, Mark choisit la voie de l'expression. Cette expérience forge son regard sur l'espace et la transformation des lieux, des compétences cruciales pour ses futures rénovations de luxe. Son atelier de Manhattan devient un laboratoire où il expérimente formes et couleurs, une liberté qu'il devra progressivement sacrifier au profit des responsabilités familiales.
C'est une période que l'on peut comparer à celle des apprentis peintres de la Renaissance, partis à la conquête des villes pour affiner leur technique. Mark apprend à voir là où d'autres ne regardent pas. Cependant, la réalité économique et la montée en puissance de son frère vont l'obliger à reconvertir cette sensibilité artistique en sens des affaires. C'est une mue classique, mais dans le contexte des Epstein, elle prend une tournure beaucoup plus sombre.
La reconversion stratégique dans la pierre
Le tournant des années 1990 marque son entrée dans l'immobilier new-yorkais. Ossa Properties, sa société phare, devient l'outil de gestion d'un patrimoine toujours plus vaste. Chaque acquisition obéit à une logique précise : sécuriser des biens à fort potentiel de valorisation, choisir des emplacements stratégiques pour le réseau Epstein et s'assurer que les propriétés permettent un contrôle total des accès.
Mark ne gère pas seulement des bâtiments, il gère des espaces de vie qui deviendront vite des lieux de non-droit. Son passé d'artiste lui permet de visualiser ces transformations d'un manière fonctionnelle mais dissimulée. Il transforme des lofts industriels en résidences ultra-modernes, tout en intégrant des fonctionnalités de sécurité qui défient l'imagination. C'est à ce moment-là qu'il fonde et dirige plusieurs entreprises, allant au-delà de l'immobilier pur, notamment une société d'impression de t-shirts et une agence de mannequins, témoignant de sa polyvalence businessman.
Le rôle clé au sein de l'empire financier

Malgré sa carrière indépendante, Mark occupe des positions clés dans les entreprises de son frère. Un double rôle qui le placera en première ligne lors de la chute. Il n'est pas seulement le petit frère ; il devient le président opérationnel d'une machine financière complexe.
La présidence opérationnelle chez J. Epstein & Co
Nommé président de la société d'investissement familiale, Mark gère au quotidien les aspects légaux et logistiques. Un poste qui lui donne accès aux dossiers sensibles, mais limite son pouvoir décisionnel réel. Il supervise plus d'une centaine d'employés et gère simultanément une quinzaine de propriétés majeures. Son rôle est de faire en sorte que la machine tourne sans accroc, sans pour autant poser de questions sur la nature des transactions financières qui passent entre les mains de son frère.
La structure de J. Epstein & Co est conçue comme une forteresse, et Mark en est le commandant de la place forte. Il doit veiller à ce que le portefeuille clients, restreint mais ultra-riche, reste satisfait et que les opérations se déroulent dans le silence le plus total. C'est un équilibre précaire qui demande une loyauté absolue et une discrétion à toute épreuve. On peut imaginer le stress permanent de devoir maintenir cette façade de légitimité pour une organisation qui commençait déjà à craquer de toutes parts sous le poids des rumeurs.
Le réseau parallèle des sociétés écrans
Au-delà de l'immobilier, Mark développe un étonnant réseau d'entreprises complémentaires. Il ne se contente pas de gérer les murs, il administre tout l'écosystème logistique nécessaire au fonctionnement de l'empire.
L'étrange mosaïque des activités annexes
C'est ici que le tableau se complexifie, rappelant certaines compositions cubistes où les éléments semblent disparates mais forment un tout cohérent lorsqu'on prend du recul. Pourquoi un homme qui gère des milliards de dollars s'intéresserait-il à une société d'imprimerie de t-shirts ou à une agence de mannequins ? Là où un économiste verrait une diversification hasardeuse, l'observateur de culture populaire y verrait la volonté de contrôler l'image et les corps, des éléments centraux dans la mythologie épsteinienne.
La société d'impression, située dans le bas de Manhattan, n'était pas une simple activité de négoce de textile. Elle fonctionnait comme un hub logistique, un peu à l'image des ateliers de la Renaissance où l'on croisait artistes, artisans et marchands. Elle permettait, par exemple, de produire les uniformes du personnel des diverses propriétés, cette uniformité créant une esthétique de "service" déshumanisé que l'on retrouve souvent dans les dystopies cinématographiques. Plus intrigante encore est l'agence de mannequins. Dans une industrie souvent critiquée pour son exploitation des jeunes femmes, la possession d'une telle agence offrait un canal d'accès légitime et réglementé à des profils correspondant aux "types" spécifiques fréquentés par Jeffrey. Mark, en supervisant ces entités, offrait à son frère une vitrine respectable pour des réseaux beaucoup plus sombres. C’était la façade, le trompe-l'œil parfait : en surface, la légèreté de la mode et du commerce ; en profondeur, la machination du contrôle.
L'architecte des forteresses privées
Au-delà des entreprises, le génie de Mark réside dans sa gestion des propriétés physiques, ces "vaisseaux amiraux" de l'empire familial. Si Jeffrey était le capitaine qui traçait la route, Mark était le maître d'œuvre qui s'assurait que la coque était étanche et que les soutes étaient pleines.
La résidence de l'Upper East Side, cet hôtel particulier massif de sept étages, est le meilleur exemple de cette collaboration. Mark a supervisé les rénovations qui ont transformé ce bâtiment historique en une citadelle moderne. Il a fallu installer des système de sécurité de type militaire, créer des espaces de vie cloisonnés, mais aussi aménager des pièces à usage plus... spécifiques. On raconte que Mark était celui qui trouvait les artisans capables de travailler sur des projets nécessitant discrétion absolue, des artisans liés par des accords de non-divulgation draconiens.
Il en va de même pour le ranch au Nouveau-Mexique ou pour la propriété des îles Vierges, Little Saint James. Mark a œuvré à faire de ces lieux des territoires autonomes, presque souverains. Sur l'île, c'est lui qui a géré la construction de l'immense temple bleu et blanc, cette structure qui, vue du ciel, ressemble à un symbole maçonnique ou à une fantaisie architecturale digne d'un film de James Bond méchant. Cette capacité à créer des espaces hors-sol, hors du regard de la loi, rappelle ces jardins secrets dans la peinture baroque, où les règles de la société courtoise s'effondrent pour laisser place à des désirs inavouables. Mark bâtissait les décors, conscient ou non, d'une tragédie grecque moderne.
La psychologie de l'ombre : analyse d'une fraternité
Pour saisir l'ampleur du rôle de Mark, il faut s'attarder sur la dynamique qui le liait à son aîné. Ce n'était pas simplement une relation d'affaires ; c'était une symbiose psychologique complexe, teintée d'admiration et de soumission. En histoire de l'art, on parle souvent de "double" ou de "jumeau sombre" pour décrire ces figures qui ne peuvent exister l'une sans l'autre.
Le Janus épsteinien : deux visages d'une même pièce
Comme le dieu romain Janus, les frères Epstein présentaient deux visages opposés mais inséparables. Jeffrey était le charismatique, le manipulateur social, celui qui séduisait les présidents et les prix Nobel. Mark, lui, était le taciturne, l'organisateur, l'homme de l'ombre qui faisait tourner la machine en coulisses. Cette dichotomie rappelle le duo formé par certains artistes et leurs mécènes, ou par le compositeur et l'éditeur : l'un crée la vision (aussi perverse soit-elle), l'autre assure sa pérennité matérielle.
Mark a toujours vécu dans l'orbite gravitationnelle massive de son frère. Dès le départ, il a accepté un rôle de second rôle, peut-être séduit par le brillant du projet ou par un sens dévoyé de la loyauté familiale. Les psychologues suggèrent que dans ce type de fratrie, le cadet (Mark a quatre ans de moins) cherche souvent l'approbation de l'aîné, délaissant sa propre morale pour s'aligner sur les désirs du leader. C’est une danse macabre où Mark, paradoxalement, trouve sa propre importance dans la mesure où il est indispensable à Jeffrey. Sans Mark, pas de logistique, pas de refuges, pas de gestion du quotidien. Il s'est construit une identité en tant que "gardien du temple", un rôle qui, bien que moins glorieux que celui de grand prêtre, conférait un pouvoir immense.
Le déni plausible comme œuvre d'art
L'un des aspects les plus fascinants de la personnalité de Mark est sa capacité – volontaire ou non – à fermer les yeux. Il a cultivé un art du déni qui frôle le virtuosisme. Face aux avocats des victimes, face à la presse, face aux enquêteurs, il a maintenu une posture de gestionnaire technique : il s'occupait des tuyaux qui fuyaient, des toits qui fuyaient, des contrats de location, pas des êtres humains.
Ce déni rappelle le concept de la "mort de l'auteur" en littérature : Mark séparait l'œuvre (la gestion de l'empire) de l'intention (les crimes de son frère). Il se considérait comme un technicien, un artisan du béton et de la finance. Dans son esprit, ou du moins dans la défense qu'il a construite, s'il ne voyait pas le mal, il n'existait pas. C'est une forme de cécité sélective qui lui a permis de naviguer à travers des décennies de scandales sans sombrer lui-même – du moins, jusqu'à ce que la machine s'arrête brutalement en 2019.
La chute du système et le rôle de sentinelle

L'arrestation et le décès de Jeffrey Epstein en août 2019 ont laissé Mark dans une position précaire et inédite. Soudainement, le "grand prêtre" avait disparu, et le gardien du temple se retrouvait seul face à la horde des assiégeants : les victimes, les médias, les autorités fiscales et la justice. C'est le passage du mythe à la réalité brutale du contentieux de masse.
L'héritage empoisonné
Avec la mort de Jeffrey, Mark est devenu l'exécuteur testamentaire de facto, bien que la situation juridique fut complexe. Il s'est retrouvé à devoir gérer un patrimoine non plus pour l'expansion, mais pour la survie. Les propriétés furent mises en vente, la liquidation des actifs commençait, symbolisant le démantèlement d'une pièce de théâtre dont le protagoniste principal est mort. C'est un processus qui rappelle les ventes aux enchères d'ateliers d'artistes disgraciés : chaque objet, chaque immeuble, chaque tableau devient une preuve, un témoin à charge, ouvrant la voie aux indemnisations des victimes via le Victims' Compensation Program.
Mark a dû ouvrir les portes de ces forteresses qu'il avait aidées à bâtir. Les enquêteurs ont découvert des boîtes aux lettres bourrées d'effets personnels, des preuves de complicité potentiellement dissimulées.