Emmanuel Macron en costume, debout dans un cadre officiel devant les drapeaux français et européen.
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Macron et les BRICS : théorie du complot ou diplomatie ?

Macron vend-il la France aux BRICS ? Entre théories du complot virales et réalité diplomatique, décryptez une stratégie complexe. De l'échec de Johannesburg au contrat franco-brésilien, découvrez les véritables enjeux géopolitiques.

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Une récente vidéo en ligne a suscité une onde de choc, propageant l'idée anxiogène que le Président de la République œuvrerait en secret pour soumettre la France aux intérêts d'une entité supranationale hostile. Ce récit, qui puise abondamment dans l'imaginaire des théories conspirationnistes, suggère que l'exécutif chercherait à détruire notre pays de l'intérieur en l'alignant sur les puissances du « Sud global ». Bien que ces affirmations reposent sur des interprétations fantasmatiques, leur viralité inquiétante met en lumière une fracture profonde entre la réalité complexe de la diplomatie et la perception qu'en ont une partie de nos concitoyens. 

Emmanuel Macron en costume, debout dans un cadre officiel devant les drapeaux français et européen.
Emmanuel Macron en costume, debout dans un cadre officiel devant les drapeaux français et européen. — (source)

Il est impératif de démêler le vrai du faux, non pour dénigrer les inquiétudes légitimes des Français, mais pour comprendre comment une séquence diplomatique particulière a pu être déformée pour servir de preuve à une « trahison » imaginaire. Entre tentatives de rapprochement audacieuses, rejets cinglants et enjeux économiques colossaux, la relation entre la France et les BRICS est bien plus nuancée que le manichéisme binaire véhiculé par certains prophètes du déclin. 

Quand François Martin et GPTV dénoncent un « agenda caché » pour détruire la France

L'étincelle qui a embrasé la sphère numérique provient d'une tribune vidéo devenue virale, portée par la chaîne GPTV et son chroniqueur François Martin. Leur argument central repose sur une accusation lourde de conséquences : Emmanuel Macron aurait secrètement l'intention d'intégrer la France dans la sphère d'influence des BRICS pour y dissoudre notre souveraineté nationale. Selon cette thèse, la diplomatie française ne serait plus un outil de défense de nos intérêts, mais le véhicule d'une soumission volontaire à un ordre mondial émergent, perçu comme hostile à l'Occident.

Ce type de discours prospère parce qu'il active des mécanismes psychologiques puissants, en particulier le sentiment de perte de contrôle. Lorsque les citoyens ont l'impression que l'avenir leur échappe, le recours à un récit où tout est orchestré par une élite malveillante offre une rassurante illusion de compréhension. Ce n'est pas un phénomène nouveau ; comme l'ont montré diverses analyses, le rejet de l'autorité établie se nourrit souvent d'un sentiment de trahison supposée de la part du sommet de l'État. D'ailleurs, cet engouement pour les théories du complot rappelle parfois la tension visible entre le monde militaire et le pouvoir politique, comme ce fut le cas lors de l'épisode où Pierre de Villiers a dit non au pouvoir.

L'argumentaire qui fait peur : un pouvoir aux ordres du Sud global

Le cœur de l'accusation développée dans ces vidéos repose sur l'idée que le pouvoir français aurait, pour ainsi dire, « changé de camp »Les partisans de cette thèse soutiennent qu'Emmanuel Macron tenterait de rapprocher la France des orientations politiques adoptées par la Russie, la Chine ou l'Iran — membres clés des BRICS — en sacrifiant au passage nos partenariats historiques ainsi que nos principes républicains. L'emploi de l'expression« agenda caché » suggère une opacité calculée, renforçant la conviction chez les auditeurs que les décisions officielles ne sont que la partie émergée d'un iceberg de trahisons.

Cette vision simplifie à l'extrême une réalité diplomatique qui est, par définition, faite de nuances et d'équilibres subtils. Pourtant, pour un public en détresse psychologique face aux mutations rapides du monde, cette explication est séduisante. Elle transforme une politique étrangère complexe, souvent difficile à décrypter, en une histoire morale simpliste : celle du dirigeant qui vend son peuple à des ennemis désignés. Cette rhétorique manichéenne offre un bouc émissaire identifiable et une cause unique aux maux de la nation, ce qui est toujours plus facile à accepter que la complexité des causes systémiques.

Pourquoi ce récit trouve un terrain si fertile aujourd'hui

Il serait trompeur de croire que l'adhésion à ces théories relève uniquement de l'ignorance ou du manque d'éducation. Elle est avant tout le symptôme d'un malaise social profond et d'une crise de confiance majeure envers les institutions. L'accusation de « trahison » est un classique de la rhétorique politique, mais elle prend aujourd'hui une ampleur inédite à l'ère numérique et virale. Le rejet de la diplomatie officielle masque une angoisse plus existentielle : la peur sourde que la France ne soit plus une grande puissance capable d'infléchir le cours du monde ni de protéger ses citoyens.

Le contexte français actuel, marqué par une crise de la représentativité, des difficultés économiques et un pessimisme ambiant, offre un terreau idéal pour ces graines de défiance. Lorsque les institutions semblent lointaines ou incapables de répondre aux préoccupations quotidiennes, l'idée qu'elles pourraient agir sciemment contre l'intérêt national devient une explication plausible, voire rassurante, pour beaucoup. C'est ce terreau fertile que la vidéo de GPTV a exploité avec habileté, transformant une simple initiative diplomatique, certes risquée, en preuve tangible d'un complot destructeur.

Retour sur l'invitation ratée d'Emmanuel Macron au sommet de Johannesburg

Pour comprendre l'origine de cette confusion, il est indispensable de revenir aux faits tangibles de l'été 2023. Contrairement à ce que laisse entendre le récit complotiste, la volonté de la France de se rapprocher des BRICS n'a jamais été secrète. Au contraire, elle a fait l'objet d'une communication publique, bien que parfois maladroite, de la part du Quai d'Orsay. L'origine de la polémique réside dans une séquence diplomatique précise : la tentative avortée de participation d'Emmanuel Macron au sommet des BRICS à Johannesburg.

Il est crucial de noter un élément central souvent oublié par les propagateurs de la théorie du complot : cette tentative a échoué. Le Président français n'a pas été invité. Ce détail, pourtant fondamental, contredit radicalement l'idée d'une soumission réussie de la France à ce bloc géopolitique. Si la France était réellement aux ordres des BRICS ou si elle négociait secrètement son entrée dans une alliance destructrice, comment expliquer que ses membres aient refusé que son chef d'État s'assoie à leur table ? C'est là que la réalité des faits vient heurter de plein fouet le scénario fictionnel de la « trahison ».

Juin 2023 : la tentative diplomatique audacieuse de Catherine Colonna

Tout commence en juin 2023. Catherine Colonna, alors ministre des Affaires étrangères, se rend en Afrique du Sud pour une visite officielle. Lors de cette visite, elle fait savoir publiquement à ses interlocuteurs de Pretoria que le président français marque « sa disponibilité et son intérêt » pour participer au sommet prévu en août. Cette démarche est présentée par la diplomatie française comme une initiative audacieuse, visant à briser les lignes de fracture habituelles de la diplomatie mondiale.

L'originalité de la démarche réside dans l'intention affichée de ne pas choisir entre Est et Ouest. En proposant sa présence, Emmanuel Macron ne cherchait pas à adhérer aux BRICS — ce qui est de toute façon impossible du fait de notre appartenance à l'Union européenne et à l'OTAN — mais à instaurer un dialogue direct avec cette émergence majeure. L'idée était de ne pas laisser le champ libre à d'autres puissances et de défendre les positions françaises, y compris sur le dossier ukrainien, devant des dirigeants qui sont souvent en désaccord avec Paris sur ce sujet. Il s'agissait d'une forme de diplomatie du perturbateur, visant à être présent là où on ne l'attend pas.

Le camouflet de Pretoria : quand Moscou et Pékin disent non

La réponse du groupe des BRICS, fin juillet et début août 2023, fut un camouflet cinglant pour la diplomatie française. Naledi Pandor, la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, a confirmé publiquement qu'aucune invitation formelle n'avait été envoyée à Emmanuel Macron. Cette décision n'a pas été prise seule par l'Afrique du Sud, mais en consensus avec les autres membres fondateurs du groupe, dont la Russie et la Chine.

Il apparaît que Moscou a jugé la présence d'un chef d'État de l'OTAN, fervent soutien de l'Ukraine, « inappropriée » dans ce contexte marqué par l'acuité du conflit en Europe de l'Est. Guidés par leurs propres calculs diplomatiques et leur solidarité avec la Russie, ni la Chine ni l'Inde n'ont accepté de forcer la main pour une invitation française. Le constat est implacable : la France a été reléguée au second plan. Il est dès lors paradoxal, pour ne pas dire absurde, de voir circuler des théories prêtant aux BRICS une emprise occulte sur la France, alors que notre pays n'a même pas pu obtenir une simple place autour de la table des négociations.

L'objectif caché n'était pas l'adhésion, mais le dialogue

Une fois la déception passée, il faut analyser la stratégie française pour ce qu'elle était réellement. Loin d'une volonté d'adhésion ou de soumission, l'objectif de l'Élysée était de maintenir une ligne de communication ouverte. Le terme de « dialogue » est ici central. La volonté affichée était de ne pas tomber dans une logique de blocs rigides et antagonistes (G7 contre BRICS) qui caractérise la période actuelle.

Emmanuel Macron a souvent exprimé son souhait de dépasser la logique binaire de la Guerre froide. En se montrant disponible pour le sommet de Johannesburg, il cherchait à affirmer que la France, et plus largement l'Europe, devaient être autonomes dans leur analyse du monde et capables de parler à tout le monde. C'est une approche qui s'inscrit dans la lignée gaulliste, mais adaptée aux défis du XXIe siècle. Cela souligne aussi les difficultés que rencontre l'Europe à trouver sa propre voie, tiraillée entre ses alliés historiques et la nécessité de traiter avec des puissances montantes, comme on peut le voir avec les tensions franco-allemandes qui explosent sous Macron et Merz.

BRICS contre G7 : quand le poids économique du Sud global dépasse l'Occident

Pourquoi la France, puissance moyenne respectée, s'intéresse-t-elle autant à ce club de pays qui, il y a encore vingt ans, n'était qu'un simple acronyme économique ? Il faut regarder les chiffres en face pour comprendre la mutation profonde du monde. Les BRICS ne sont plus une simple promesse de croissance future ; ils sont devenus une réalité économique qui pèse aussi lourd, sinon plus, que le G7, le club traditionnel des pays les plus riches de la planète.

En 2023, le Produit Intérieur Brut combiné des BRICS a dépassé pour la première fois celui du G7, atteignant 32,1 % du PIB mondial contre 29,9 %. Ces quelques points de différence masquent une réalité plus massive en termes de volume humain et de ressources naturelles. Le groupe représente désormais près de 21 000 milliards d'euros de richesse produite annuellement et, surtout, 3,3 milliards d'êtres humains, soit près de la moitié de la population mondiale. C'est vers ces populations et ces marchés que se tournent les regards de toutes les entreprises.

De l'acronyme de Goldman Sachs à la puissance de 3,3 milliards d'humains

L'histoire des BRICS est fascinante et relativement récente. Né en 2001 sous la plume de l'économiste Jim O'Neill chez Goldman Sachs, l'acronyme désignait initialement quatre économies émergentes à fort potentiel (Brésil, Russie, Inde, Chine). L'Afrique du Sud l'a rejoint en 2010, donnant son « S » final. Mais c'est en 2024 que le club a changé de dimension. Le 1er janvier, l'Iran, l'Égypte, l'Éthiopie et les Émirats arabes unis ont rejoint la structure, la transformant en « BRICS+ », un ensemble encore plus représentatif du « Sud global ».

Cet élargissement change considérablement la donne géopolitique. Ce n'est plus seulement une alliance de grands pays émergents, c'est une structure qui aspire à représenter une part croissante de l'humanité et des ressources mondiales. Pour un pays comme la France, qui dépend fortement du commerce extérieur et de l'accès aux marchés extérieurs, ignorer un bloc qui contrôle une telle part de la croissance mondiale serait une faute stratégique majeure. Cela n'implique pas de s'y soumettre, mais d'apprendre à négocier avec lui à armes égales et de comprendre ses nouvelles dynamiques internes.

Des géants économiques qui restent inégaux face à la richesse occidentale

Cependant, il ne faut pas se laisser tromper par l'effet de masse des chiffres bruts du PIB agrégé. Si le poids total des BRICS est énorme, il cache d'immenses disparités de développement et de richesse individuelle. Le PIB par habitant reste l'indicateur clé pour mesurer la richesse réelle d'une société et son niveau de vie moyen. À cet égard, le G7 conserve une avance considérable et structurelle.

Pour prendre des ordres de grandeur, le PIB par habitant s'élève à environ 24 500 dollars en Chine et à seulement 10 000 dollars en Inde, des niveaux encore très en dessous de celui des États-Unis (plus de 80 000 dollars) ou de la France (environ 40 000 dollars selon les estimations récentes). Cela explique pourquoi les BRICS sont des partenaires commerciaux vitaux pour nos entreprises, mais restent, pour l'instant, loin de constituer un modèle de société que la France chercherait à copier aveuglément. Ils sont des concurrents, des clients, parfois des adversaires géopolitiques, mais certainement pas des modèles démocratiques ou sociaux vers lesquels notre pays tournerait les yeux par soumission.

Pourquoi la France ne peut pas se permettre de les ignorer

Malgré ces inégalités de revenus, le centre de gravité de l'économie mondiale se déplace inexorablement vers le Sud et l'Est. Le refuser ou l'ignorer reviendrait à s'isoler et à condamner notre industrie à un déclin lent mais certain. La France doit donc maintenir des relations structurées, denses et ambitieuses avec ces géants. C'est ici que l'exemple du Brésil devient particulièrement pertinent pour illustrer la doctrine française. Partenaire historique de la France en Amérique latine, le Brésil est membre fondateur des BRICS, et pourtant, sa relation avec Paris démontre qu'on peut appartenir à ce club et être un allié stratégique de l'Occident.

Le cas brésilien illustre parfaitement l'approche pragmatique de la France : faire affaire avec les membres des BRICS ne signifie pas abandonner ses alliés traditionnels ni ses valeurs fondamentales. Au contraire, c'est en tissant des liens économiques forts, en investissant et en créant de l'emploi mutuel, que l'on construit une influence réelle et durable. C'est cette approche, concrète et désidéologisée, que nous allons maintenant explorer en détail.

L'alliance franco-brésilienne : 1 milliard d'euros et des sous-marins pour contrer la thèse du sabotage

Si l'on veut apporter une preuve irréfutable que la relation de la France avec les pays des BRICS peut être bénéfique et n'a rien d'une soumission, il suffit de regarder de près les relations franco-brésiliennes. Loin des théories fumeuses sur un agenda de destruction, c'est une réalité industrielle, économique et technologique concrète qui lie Paris à Brasilia. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : des contrats massifs, des emplois créés et des partenariats stratégiques dans des secteurs de pointe.

En mars 2024, Emmanuel Macron a effectué une visite d'État majeure au Brésil, accueillie par le président Lula. Ce voyage n'était pas une simple formalité protocolaire ; il a été l'occasion de sceller un partenariat stratégique renouvelé, avec des annonces chiffrées qui démentent point par point l'idée que la France se « détruirait » pour satisfaire le Sud global. Au contraire, la France y exporte son savoir-faire industriel de très haut niveau et y défend ses intérêts écologiques avec une fermeté inédite. 

Brazil's President Luiz Inacio Lula da Silva, right, and France's President Emmanuel Macron pose for photos at Planalto presi
Brazil's President Luiz Inacio Lula da Silva, right, and France's President Emmanuel Macron pose for photos at Planalto presi — (source)

Mars 2024 : le voyage de Lula et Macron scelle un partenariat stratégique

L'élément phare de cette visite a sans conteste été l'annonce d'un investissement d'un milliard d'euros dédié aux enjeux transfrontaliers franco-brésiliens, notamment sur l'Amazonie. Contrairement aux discours accusant la France de laisser faire la déforestation ou d'abandonner ses principes écologiques, ce fonds vise spécifiquement à développer la bioéconomie durable, la recherche scientifique conjointe et la protection de la forêt amazonienne, un enjeu climatique global qui nous concerne directement.

Cette coopération est technique et environnementale, loin d'être une simple aide financière. Elle montre que la France est capable de dialoguer avec un leader du Sud global, critique de l'Occident, tout en obtenant des concessions concrètes sur des dossiers aussi sensibles que l'environnement. Ce n'est pas le signe d'un pouvoir faible, mais d'une diplomatie qui utilise ses atouts financiers pour influencer la politique d'un géant comme le Brésil. C'est une forme de « soft power » efficace qui permet de peser sur les décisions sans avoir besoin de recourir à la force.

Sous-marins nucléaires et spatial : quand la technologie française s'exporte

Au-delà de l'environnement, le cœur dur du partenariat franco-brésilien réside dans la défense et les hautes technologies, des secteurs clés de notre souveraineté. L'un des accords les plus stratégiques concerne la coopération sur le programme de sous-marins à propulsion nucléaire. La France, via son champion Naval Group, est au cœur de ce projet industriel colossal qui vise à doter le Brésil d'une flotte sous-marine de premier plan. Cela représente des années de travail pour nos ingénieurs et des centaines de millions d'euros de revenus pour nos industries d'armement.

Mais cela ne s'arrête pas là. Les contrats incluent également la commande d'hélicoptères de fabrication française, le renouvellement de chars et des projets spatiaux communs, notamment dans le cadre du centre de lancement de Kourou en Guyane. Ces échanges ne sont pas de simples ventes de marchandises ; ils sont le vecteur d'un transfert de technologie et d'une interdépendance stratégique qui profite à l'industrie française. C'est une preuve flagrante de souveraineté industrielle projetée à l'international, tout le contraire d'un déclin programmé ou d'une destruction de notre outil de défense.

La France, 2ème investisseur au Brésil et premier employeur étranger

Les chiffres du ministère de l'Économie et des Finances sont éloquents pour quiconque doute de la vitalité de la présence française sur le continent sud-américain. La France est le deuxième investisseur étranger au Brésil, juste derrière les États-Unis, avec 69,3 milliards de dollars d'investissements directs à l'étranger (IDE). Plus de 1 400 filiales d'entreprises françaises sont implantées sur le territoire brésilien, dont 38 des 40 entreprises composant l'indice CAC 40, ce qui montre l'implication massive de nos grandes entreprises.

Le plus impressionnant est l'impact en termes d'emploi. Selon les données du Trésor, ces entreprises emploient directement près de 450 000 à 520 000 personnes au Brésil (selon la méthodologie comptable utilisée), ce qui fait de la France le premier employeur étranger du pays. Face à ces réalités économiques tangibles, la thèse selon laquelle le pouvoir chercherait à « achever » la France en la livrant aux BRICS s'effondre d'elle-même. Comment pourrait-on qualifier de traîtres un gouvernement qui soutient l'expansion de nos fleurons industriels au point qu'ils deviennent le premier employeur d'une puissance comme le Brésil ?

Déclin irréversible et sentiment d'impuissance : pourquoi 87% des Français prêts à croire au pire

Pourtant, malgré ces faits rassurants et ces réussites économiques indéniables, le succès des vidéos complotistes ne se dément pas. Pourquoi la réalité objective, faite de contrats, de croissance et d'influence, parvient-elle si difficilement à pénétrer la conscience collective ? La réponse réside dans le « climat mental » qui règne en France aujourd'hui. Il existe un décalage abyssal entre les indicateurs macroéconomiques et la perception subjective que les Français ont de leur propre avenir.

Il est impératif de comprendre que l'adhésion à la thèse de l'agenda caché BRICS n'est pas un problème d'information, mais un problème émotionnel profond. Les Français ne croient pas nécessairement à ces théories parce qu'ils manquent de connaissances en géopolitique, mais parce que ces théories offrent une explication satisfaisante à leur vécu intérieur de déclassement et d'impuissance. Tant que ce fond émotionnel ne sera pas apaisé par un renouveau du lien social et de la confiance, aucune rationalisation factuelle ne parviendra à éradiquer complètement ces rumeurs persistantes.

Le spectre du déclin : une perception qui dépasse la réalité politique

Le chiffre est vertigineux et éclaire tout le reste. Selon un sondage Ipsos réalisé en 2024, 87 % des Français pensent que la France est en déclin. C'est une augmentation de cinq points par rapport aux études précédentes. Plus inquiétant encore, plus d'un tiers d'entre eux (34 %) estiment que ce déclin est « irréversible ». C'est ce terreau fertile, nourri d'angoisse quotidienne et de difficultés économiques, qui permet aux théories du complot de germer et de prospérer.

Si l'on est intimement convaincu que le navire France coule à pic, il est naturel psychologiquement de chercher les responsables. L'explication de l'incompétence ou du hasard ne suffit plus ; il faut une intention malveillante. C'est là que le complot intervient : si la France tombe, ce ne peut être qu'à cause d'un sabordage délibéré de la part de ses dirigeants. Cette peur du déclin, qu'elle soit objectivement fondée ou subjectivement exagérée, agit comme un prisme déformant à travers lequel chaque initiative diplomatique est interprétée comme une trahison supplémentaire.

Les profils psychologiques de la méfiance systématique

Les études sur la psychologie du conspirationnisme révèlent des corrélations troublantes et éclairantes. Il ressort que les personnes qui ont le sentiment de ne pas avoir réussi leur vie, ou qui se sentent économiquement et socialement vulnérables, sont surreprésentées chez celles qui adhèrent aux théories du complot. Selon une étude de l'Arcom, 60 % des Français croient à au moins une théorie du complot parmi celles proposées, ce qui montre l'ampleur du phénomène.

Cette adhésion n'est pas un phénomène isolé ; elle est souvent corrélée à d'autres formes de croyances irrationnelles, comme le spiritisme ou la croyance en la voyance, selon certaines analyses sociologiques. Cela suggère que le problème n'est pas tant le contenu spécifique de la théorie (les BRICS, la santé, l'écologie), mais le besoin de sens et de contrôle qu'elle procure. Face à un monde complexe, incertain et parfois angoissant, le complot offre une grille de lecture simple et rassurante : il y a des coupables identifiables, et si on les élimine, tout ira mieux.

L'effet « bulle médiatique » : quand l'inquiétude remplace l'analyse

Enfin, le rôle des algorithmes des réseaux sociaux ne doit pas être sous-estimé dans la diffusion de ces idées. La vidéo de GPTV sur Macron et les BRICS n'est pas apparue par hasard sur les écrans. Elle a été massivement diffusée parce qu'elle répond à une demande existante pour ce type de contenu catastrophiste. Les plateformes numériques privilégient les contenus qui engagent émotionnellement, et la peur est l'émotion la plus virale qui soit.

Cela crée des bulles médiatiques hermétiques où l'inquiétude remplace l'analyse froide des faits. À l'intérieur de ces écosystèmes numériques, la thèse de l'agenda caché BRICS devient une évidence indiscutable, validée par la répétition et le conformisme de groupe. Les utilisateurs sont piégés dans une chambre d'écho où les faits contradictoires, comme l'exclusion de la France du sommet de Johannesburg, sont simplement ignorés, moqués ou rejetés comme de la « propagande officielle » ou du mensonge d'État.

« Autonomie stratégique » : la véritable doctrine derrière les tentatives de rapprochement

Une fois que l'on a écarté les brumes du complot et analysé les ressorts psychologiques de sa diffusion, il reste une question essentielle : quelle est réellement la doctrine qui guide Emmanuel Macron dans ses relations avec les BRICS ? Contrairement à l'idée d'une soumission, c'est une stratégie d'indépendance, concept souvent désigné sous le terme d'« autonomie stratégique », qui est à l'œuvre au sein de l'exécutif.

Cette doctrine, souvent mal comprise et parfois mal expliquée par le gouvernement, cherche à affranchir l'Europe de sa dépendance totale aux États-Unis, sans pour autant tomber dans l'orbite de la Chine ou de la Russie. C'est une forme de non-alignement moderne, adaptée au monde multipolaire du XXIe siècle. Comprendre cette logique est crucial pour appréhender la politique étrangère française sans tomber dans les pièges de la simplification complotiste ou de la critique politicienne facile.

Rejeter la logique de blocs : l'ambition d'une Europe puissance

Lors de ses discours, notamment à la Conférence de Munich sur la sécurité, Emmanuel Macron a martelé son credo : « L'Europe doit devenir une puissance géopolitique ». Pour y parvenir, il estime nécessaire de rejeter la logique rigide des blocs qui a prévalu pendant la Guerre froide. Dialoguer avec les BRICS n'est pas une fin en soi, ni un aveu de faiblesse, mais un moyen de diversifier les partenariats et de ne pas être enfermé dans un choix binaire imposé par Washington ou Pékin.

En cherchant à s'inviter au sommet de Johannesburg, l'objectif n'était pas de rejoindre un club anti-occidental, mais de briser le monopole de la narration américaine auprès des pays du Sud. Il s'agit de dire à l'Inde, au Brésil ou à l'Afrique du Sud : « Nous ne sommes pas seulement les alliés dociles des Américains, nous sommes une puissance globale avec qui vous pouvez traiter directement ». C'est une démarche éminemment gaulliste dans son esprit, même si le style et le vocabulaire ont changé.

Le paradoxe du dialogue : parler à ses adversaires pour se renforcer

La diplomatie française a une longue tradition de dialogue avec tous, y compris avec ses adversaires. Charles de Gaulle avait noué des liens avec l'URSS alors que la guerre froide battait son plein ; Jacques Chirac avait refusé la guerre en Irak contre l'avis de Washington. L'initiative de Macron envers les BRICS s'inscrit dans cette lignée : être présent partout où se décide le monde, même chez ceux qui nous critiquent, pour défendre ses intérêts.

C'est le paradoxe du dialogue : pour se renforcer, il faut parfois s'asseoir à la table de ceux qui nous contestent. Si l'on refuse de parler aux BRICS par principe, on laisse le champ libre à la Chine pour dicter l'ordre économique mondial et à la Russie pour imposer sa vision politique. En s'invitant, fût-ce maladroitement, dans le débat, la France tente de préserver une voix autonome dans les affaires du monde. C'est une stratégie risquée, complexe à faire comprendre aux opinions publiques, mais qui est aux antipodes du sabordage volontaire dénoncé par les complotistes.

Mercosur et souveraineté : les limites réelles de l'ouverture

Pour preuve que la France n'est pas en train de vendre son âme au Sud global ou de sacrifier ses intérêts sur l'autel d'un mondialisme béat, il suffit de regarder sa position ferme sur l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur, qui inclut le Brésil. Après des années de négociations houleuses et sous la pression des agriculteurs français, Emmanuel Macron a annoncé, en janvier 2026, que la France voterait contre cet accord tel qu'il avait été conclu.

Le raisonnement présidentiel était clair et sans ambiguïté : le traité ne justifiait pas d'exposer des filières agricoles sensibles et essentielles à notre souveraineté alimentaire. Ce revirement, salué par certains comme un « non puissant », souligne que les ambitions de l'exécutif français se heurtent à des murs impossibles à franchir. Sitôt que les intérêts vitaux du pays sont menacés, la diplomatie de l'ouverture s'efface pour céder la place à une défense opiniâtre de la souveraineté. Un tel comportement ne saurait être l'œuvre d'un gouvernement préoccupé par« achever » sa propre économie, mais celui d'un acteur qui tente de naviguer avec prudence entre globalisation et protection.

Conclusion : Entre craintes légitimes et manipulations numériques

L'analyse détaillée et factuelle de la relation entre la France et les BRICS révèle une réalité bien différente du tableau apocalyptique peint par certaines vidéos virales. Si la crainte du déclin est profondément ancrée dans la société française et ne doit pas être balayée d'un revers de main, elle ne doit pas nous aveugler au point d'accepter des récits fictionnels comme des vérités absolues.

Il est nécessaire de distinguer la stratégie réelle, souvent imparfaite et risquée, du complot imaginaire qui lui est attribué. La France tente, parfois maladroitement, de préserver son influence dans un monde qui change, en nouant des partenariats technologiques et économiques solides, comme le prouve l'alliance industrielle avec le Brésil, tout en sachant dire non, comme l'a montré le refus récent de l'accord Mercosur pour protéger nos agriculteurs.

Le véritable danger pour nos démocraties ne réside pas seulement dans les sommets diplomatiques, mais dans notre capacité collective à nous informer et à analyser les faits avec recul. Diaboliser systématiquement la diplomatie française est une erreur d'analyse qui empêche de comprendre les enjeux réels du XXIe siècle. Rappelons-nous que si la prudence est de mise face à la montée des puissances du Sud, cette méfiance ne doit pas masquer les opportunités réelles que représente le « Sud global » pour notre économie et notre influence. C'est dans cet équilibre subtil entre ouverture prudente et protection de nos intérêts que se joue l'avenir de la France, bien loin des complots imaginaires qui agitent les réseaux sociaux.

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cine-addict
Julien Cabot @cine-addict

Je regarde des films comme d'autres font du sport : intensément et quotidiennement. Toulousain de 28 ans, je travaille dans un cinéma d'art et essai la semaine, ce qui me permet de voir gratuitement à peu près tout ce qui sort. Mon appartement est tapissé d'affiches et mon disque dur externe contient 4 To de films classés par réalisateur. J'ai un superpouvoir agaçant : reconnaître n'importe quel film en moins de trois plans. Mon compte Letterboxd est une œuvre d'art en soi, avec des critiques de 2000 mots sur des nanars des années 80.

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