Le général Marc Boget, directeur de l'Agence du numérique des forces de sécurité intérieure (ANFSI), est venu l'annoncer devant des députés, au printemps 2026 : la bascule de la gendarmerie vers Linux et les logiciels libres aurait permis d'économiser "environ 500 millions d'euros" sur deux décennies. Il a qualifié l'opération de "très militaire, un peu brutale". Le chiffre, lui, n'a rien de confidentiel : il a circulé en quelques jours sur les réseaux, dans la presse tech, puis dans la bouche d'un député qui l'a opposé aux déboires logiciels de la police nationale.

C'est un beau chiffre. C'est aussi une déclaration d'acteur en audition parlementaire, agrégée sur vingt ans, sans méthodologie publiée ni périmètre détaillé. Le problème n'est pas qu'il soit faux : rien n'indique une intention de gonfler le bilan. Le problème est qu'il n'est pas vérifiable, et qu'il est devenu, en quelques semaines, la preuve qu'un modèle informatique public supérieur existe.
Le point de départ n'est pas Linux, c'est une facture
La chronologie est utile, parce qu'elle ne ressemble pas à une conversion idéologique. En 2002-2003, la gendarmerie réfléchit à rendre les "briques" du poste de travail indépendantes les unes des autres. Entre 2004 et 2006, la suite bureautique Office est remplacée par une suite libre, Firefox s'installe, la messagerie passe en IMAP avec Thunderbird. En 2007 vient l'arbitrage : migrer vers Windows Vista ou changer de système. Le lieutenant-colonel Xavier Guimard, qui pilotait le projet, en donne la raison dans un entretien : "Pour des raisons purement économiques, et parce que Vista aurait causé des incidences sur nos systèmes d'information, nous avons opté pour Linux Ubuntu, tout simplement." Il ajoute la phrase qui résume tout : "Fondamentalement, l'enjeu n'était pas le virage vers le logiciel libre, mais la maîtrise des coûts et de la technologie."
Les serveurs étaient déjà passés à Debian ; les postes ont suivi avec GendBuntu, distribution adaptée en interne, à mesure que Windows XP approchait de sa fin de support. L'échelle est celle d'un paquebot : environ 80 000 ordinateurs, 4 300 sites, une présence sur plusieurs continents, 100 000 personnes. La migration s'est faite par vagues, site par site, à l'inverse de ce qui s'est passé dans d'autres administrations européennes.
Premier signe que la base comptable n'est pas stabilisée : le parc lui-même varie selon les sources. La fiche encyclopédique consacrée à GendBuntu parle de 73 000 postes, l'entretien de Xavier Guimard d'environ 80 000 ordinateurs, une publication sur un réseau social de 85 000. L'écart est modeste, mais il montre qu'aucun décompte officiel de référence n'accompagne le chiffre phare.
Le chiffre contre les chiffres
En mars 2009, la même équipe communiquait déjà. L'Express titrait "La gendarmerie économise des millions grâce au logiciel libre", et LinuxFr relayait "70 %" d'économie, soit 50 millions d'euros depuis 2004. Les chiffres alors disponibles sont plus modestes et plus précis : environ 2 millions d'euros par an de licences évitées, et quelque 7 millions d'euros d'économies annuelles estimées par l'institution elle-même.
Faites le calcul. 7 millions par an sur vingt ans font 140 millions, pas 500. Pour atteindre un demi-milliard, il faut une moyenne de 25 millions par an. Rapportée à un parc de 80 000 postes, cette moyenne correspond à environ 310 euros par poste et par an. Les 2 millions de licences évitées de 2009 représentaient, à l'inverse, de l'ordre de 25 euros par poste.
Ces deux ordres de grandeur ne décrivent pas la même chose, et c'est là que se joue l'essentiel. Le chiffre de 2009 compare ce que la gendarmerie payait réellement à Microsoft dans les années 2000 : des licences perpétuelles, renouvelées par cycles, sur un modèle économique qui n'existe plus. Le chiffre de 2026 compare vraisemblablement vingt ans de logiciel libre à ce qu'aurait coûté, aujourd'hui, un parc entièrement équipé en abonnements propriétaires, systèmes, bureautique, serveurs et outils de gestion inclus. Un abonnement complet par agent se compte en centaines d'euros par an ; à cette aune, 310 euros par poste n'ont rien d'absurde.
Autrement dit : le demi-milliard n'est probablement pas une invention, c'est une comparaison rétrospective dont le contrefactuel a changé de nature en cours de route. Sans note de périmètre, personne ne peut dire si le chiffre inclut les marchés de serveurs, les applications métier, le matériel acheté sans système d'exploitation (environ 90 % des 10 000 machines annuelles depuis 2008) ou les coûts de la migration elle-même. C'est précisément ce qu'un audit public aurait dû produire avant que le chiffre ne devienne un argument.
Ce que la facture ne dit pas : le coût a changé de ligne
Une économie de licences n'est pas une économie de ressources. Elle déplace la dépense d'une ligne budgétaire visible, le contrat éditeur, vers une ligne moins visible : la masse salariale et les compétences internes.
L'organisation mise en place est documentée : une équipe centrale au siège d'Issy-les-Moulineaux, une équipe d'exploitation de quatre personnes au centre de traitement de données de Rosny-sous-Bois, et surtout environ 1 200 personnels de support local répartis sur le territoire. À quoi s'ajoutent les deux centres de données que la gendarmerie exploite elle-même, administrés par des gendarmes soumis au statut militaire.

Ces personnels existaient en partie avant, et auraient de toute façon administré un parc Windows. La question honnête est donc marginale : combien de personnels supplémentaires, de formations, de recrutements et d'heures de développement GendBuntu la bascule a-t-elle réellement consommés ? Ces données ne sont pas publiques. Or c'est là que se logent les coûts réels : adaptation de l'OS aux applications métier, maintien en condition opérationnelle d'une distribution propre, support de proximité pour des utilisateurs peu technophiles, et surtout dépendance nouvelle à des compétences internes rares, que l'État paie avec des grilles qui ne sont pas celles du marché.
Le coût d'opportunité compte aussi. Les ingénieurs qui adaptent une distribution et maintiennent un socle libre ne font pas autre chose. La gendarmerie a choisi d'internaliser cette fonction plutôt que de l'acheter ; c'est un choix politique sur ce que l'argent public finance, pas une ligne d'économie nette.
La souveraineté n'est pas la nationalité, c'est la sortie
Le volet le plus intéressant du discours de l'ANFSI n'est pas budgétaire. Le général Boget décrit une doctrine : ne pas donner "les clefs du camion" à un tiers ; sur les technologies critiques, s'adjoindre des compétences externes françaises en équipes mixtes, afin de pouvoir "à tout moment [...] soit changer d'industriel, soit se passer de lui". Sa formule : être souverain, c'est faire en sorte que seul l'État français ait "le doigt sur l'interrupteur".
Cette définition déplace le débat. La souveraineté n'y est pas la nationalité de l'éditeur, mais le coût de sortie : la capacité concrète de quitter un fournisseur sans arrêter le service. À ce critère, la dépendance à un éditeur extra-européen et la dépendance à un intégrateur unique, fût-il français, sont de même nature.
C'est ce qui explique le rejet explicite, par le même général, de SecNumCloud, le référentiel de qualification de l'ANSSI défendu par les fournisseurs français de cloud. Son argument : la qualification protège contre les lois extraterritoriales, pas contre la corruption d'un opérateur privé que la gendarmerie ne peut ni surveiller ni sanctionner comme ses propres personnels. L'argument se tient, mais il faut mesurer ce qu'il implique. Poussée à bout, cette logique exige que l'État exploite lui-même tout ce qui est critique - un modèle qui suppose une taille critique, un statut disciplinaire adapté et un budget de compétences. Une gendarmerie de 100 000 personnes peut se payer une direction informatique de cette ampleur ; une agence de 2 000 agents, beaucoup moins. Et l'internalisation ne supprime pas le risque, elle le déplace : un agent public peut aussi se tromper, partir, ou être capté. Le statut militaire est un levier de contrôle réel, mais coûteux.
Il faut ajouter une nuance que la communication omet souvent : le socle n'est pas intégralement libre. La migration a commencé par les serveurs, et des briques propriétaires subsistent, "pour tenir compte des contraintes résiduelles". La souveraineté se pratique ici par degrés, pas par pureté.
Reste que l'argument des fournisseurs de cloud, entendus deux semaines plus tôt devant la même commission pour demander une commande publique réorientée vers des acteurs européens, sort affaibli de l'échange. Si le critère est le contrôle opérationnel et non le passeport de l'entreprise, un label ne suffit pas à fonder une politique d'achat. C'est une critique sérieuse, et elle ne vient pas d'un adversaire du cloud souverain mais de son principal client régalien.
Le chiffre comme argument politique
Ce qui a fait la fortune du demi-milliard, ce n'est pas la comptabilité, c'est la comparaison. En mai 2026, un extrait de l'audition du général a été massivement relayé ; un député a résumé l'affaire en une phrase - 500 millions économisés d'un côté, 257 millions dépensés de l'autre par la police dans un logiciel resté inutilisable - et son message a dépassé les 430 000 vues.
Le montant de 257 millions est une affirmation politique que rien, dans les éléments consultables, ne permet de vérifier. Il ne doit pas être repris comme un fait. Mais le mécanisme, lui, est observable : un chiffre auto-déclaré, non audité, extrait de son contexte, devient la preuve de la supériorité d'un modèle d'organisation. C'est exactement le rôle qu'a joué le "70 %" en 2009, relayé par la presse.
Le contre-exemple canonique, Munich, devrait inciter à la prudence. La ville bavaroise a migré vers son propre Linux, est revenue à Windows, et prend depuis des décisions favorables au libre sans revenir au poste de travail Linux, selon la presse spécialisée. La différence avec la gendarmerie n'est pas idéologique : c'est la continuité politique et l'existence d'une équipe technique interne sur la longue durée. Guimard lui-même opposait la "surface ramassée" de Munich au "gros paquebot" français, migré progressivement. Un modèle qui dépend de vingt ans de constance ne se décrète pas.
Ce qu'il faudrait pour trancher
Un audit sérieux tiendrait en quelques pages : un périmètre daté, un contrefactuel explicite, les coûts de migration et de support isolés, la part de masse salariale réellement additionnelle. Il n'existe pas. En son absence, les 500 millions doivent être cités pour ce qu'ils sont : une estimation d'acteur, plausible dans son ordre de grandeur si l'on suppose un parc entièrement sous abonnement propriétaire, invérifiable dans son détail.
Le résultat démontré, lui, n'a pas besoin de chiffre. Une force de police d'un pays européen fait tourner depuis deux décennies un parc de dizaines de milliers de postes, sur 4 300 sites répartis sur plusieurs continents, avec un système d'exploitation qu'elle adapte elle-même et des données sensibles hébergées dans ses propres centres. Cela s'est fait sans drame opérationnel documenté, et c'est assez rare pour être signalé.
Le vrai enseignement n'est pas comptable, il est budgétaire au sens fort : la gendarmerie a remplacé une rente versée à un éditeur par des salaires versés à ses propres agents. C'est un transfert, pas une disparition de coût. Un débat honnête sur l'informatique publique devrait porter sur ce que l'État veut payer - des compétences qu'il maîtrise et qui peuvent partir, ou des licences qu'il subit et qui augmentent - plutôt que sur un demi-milliard que personne n'a compté.