Douze chaises vides. C'est le chiffre qui circule dans les couloirs du palais, celui que personne ne conteste mais que personne ne veut prononcer à voix haute. Depuis la dissolution de l'Assemblée nationale le 9 juin 2024, au moins douze membres du cabinet présidentiel ont plié bagage. Ce n'est pas un roulement normal de fin de mandat, ni la classique rotation des hauts fonctionnaires qui retournent à leur corps d'origine. C'est une hémorragie. Avant cette date, le cercle tenait encore — usé, fatigué, contesté, mais debout. Après, tout s'est accéléré comme si quelqu'un avait tiré le verrou d'une porte que tout le monde attendait. Ceux qui partent ne sont pas des figurants : ce sont les architectes du système, ceux qui ont construit la machine et appris à la piloter. Le Grand Ménage de l'Élysée : Fin de Règne et Reconversion des Macronistes

Douze chaises vides à l'Élysée depuis la dissolution du 9 juin 2024
Douze. Pas neuf, pas dix — douze. C'est le nombre que Le Figaro a pu établir avec certitude en novembre 2024, et le chiffre a continué de grimper depuis. Douze membres du cabinet présidentiel ont quitté le palais entre le 9 juin 2024 et le printemps 2025. Pour mesurer ce que cela représente, il faut se rappeler la taille réelle de l'appareil : le cabinet de l'Élysée compte une soixantaine de personnes au total, comme le rappelle RTL. Perdre un cinquième de son effectif en moins d'un an ne ressemble à rien de connu sous la Ve République — pas même dans les fins de mandat les plus chaotiques.
La dissolution comme point de bascule
La dissolution de l'Assemblée nationale n'a pas été une simple manœuvre tactique. Elle a fonctionné comme un couteau qui tranche l'histoire du second mandat en deux périodes distinctes. Avant le 9 juin, le cercle présidentiel était usé — les crises s'étaient empilées, la popularité avait fondu, les alliances parlementaires se fissuraient — mais la structure tenait. Les conseillers historiques étaient encore à leur poste, la chaîne de commandement fonctionnait, les routines du pouvoir étaient en place. Après le 9 juin, tout cela a volé en éclats. L'annonce surprise de la dissolution, sans véritable consultation préalable du cercle restreint, a été perçue par beaucoup comme un acte solitaire — le genre de décision qui fait comprendre à ceux qui l'exécutent qu'ils ne sont plus dans la confidence. En quelques heures, le second mandat a cessé d'être un projet politique pour devenir une gestion de crise permanente. Le chiffre des douze départs n'est pas une abstraction statistique : c'est la preuve matérielle d'un basculement interne. Chaque CV qui quitte le palais raconte la même histoire — celle de femmes et d'hommes qui ont compris que le navire ne naviguait plus vers un cap, mais qu'il dérivait.

Un signal que tout le monde à Paris sait lire
Dans la haute fonction publique française, les départs ne se lisent pas dans la presse — ils se lisent dans les réseaux interpersonnels. Un conseiller démissionne, il appelle un collègue, le collègue en appelle un autre, et en quelques jours la rumeur devient conviction. Ceux qui partent en premier sont ceux qui ont le mieux senti le vent tourner, ceux dont l'odorat politique est le plus fin. Quand douze personnes quittent le même bureau en huit mois, le message est clair : la confiance s'est délite en chaîne. À Paris, dans les salons du VIIe arrondissement comme dans les cafés du faubourg Saint-Honoré, ce signal est interprété sans ambiguïté. Les partenaires étrangers aussi le captent — un ambassadeur n'a pas besoin de fuite pour comprendre que la maison est en désordre. Le vide parle plus fort que les déclarations de loyauté.
Une hémorragie, pas une rotation
Dans la haute fonction publique, le roulement est normal. Un conseiller technique part après deux ou trois ans, un autre arrive, la continuité est assurée par les corps d'origine. Ce qui se passe ici n'a rien à voir avec cette mécanique classique. Les douze départs ne sont pas échelonnés ni planifiés — ils sont concentrés, brutaux, et ils touchent les postes les plus stratégiques : secrétariat général, direction de cabinet, diplomatie, communication. Ce n'est pas une relève, c'est un vidage. Chaque départ en entraîne un autre, par un effet de contagion psychologique que les administrations redoutent plus que n'importe quel scandale public. Quand le premier lâche, les autres se demandent pourquoi eux restent — et la réponse ne vient jamais. Certains sont partis dès l'été 2024. D'autres ont attendu l'automne. Les derniers ont tenu jusqu'au printemps 2025, comme si l'espoir d'un rebond pouvait encore les retenir. Aucun n'est resté.

Alexis Kohler : huit ans à tenir la maison, un départ en avril 2025
C'est le départ le plus symbolique, celui qui marque la fin d'une époque avec une netteté presque brutale. Alexis Kohler a quitté ses fonctions de secrétaire général de l'Élysée en avril 2025 après huit années passées au plus près du pouvoir. C'était, selon RTL, celui qui gérait au quotidien les situations d'urgence, les gros dossiers économiques et sociaux, mais aussi politiques — et qui assurait le fonctionnement du palais lorsque le président était en déplacement. Son remplacement par Emmanuel Moulin n'est pas un simple changement de poste, c'est le remplacement d'une pièce maîtresse par une pièce de rechange.
Le bras droit depuis 2016 : de la campagne à la sortie
Le parcours de Kohler avec Macron commence bien avant l'Élysée. Directeur de campagne en 2016, il est celui qui a organisé la conquête d'un ministre de l'Économie sans parti. Puis secrétaire général pendant huit ans, avec un bureau voisinant celui du président — une proximité physique qui dit tout sur la confiance installée. Sa caractéristique la plus frappante est sa discrétion absolue. RTL le décrit comme un homme extrêmement discret, qui a fait le choix de se tenir loin des médias. Contrairement à d'autres conseillers qui cultivent leur image ou testent les micros, Kohler ne cherchait jamais la lumière. Il faisait fonctionner la machine, silencieusement. C'est précisément cette invisibilité qui rend son départ si éloquent : quand celui qui était dans l'ombre depuis le premier jour se retire, c'est que le film est bel et bien terminé. Il n'y a pas de troisième acte.

L'épilogue judiciaire qui pèse sur le départ
On ne peut pas parler de Kohler sans évoquer le nuage judiciaire qui plane au-dessus de sa fin de mandat. Mis en examen depuis 2022 pour prise illégale d'intérêts, trafic d'influence et corruption passive dans le dossier MSC, il porte un poids qui n'est pas sans conséquence sur l'image du cercle présidentiel. Comme le rappelle Wikipédia, le lien familial avec Rafaela Aponte est un fait établi : Sola Kohler, la mère d'Alexis, et Rafaela Aponte, épouse du fondateur de MSC, sont cousines germaines. Ce contexte judiciaire n'est évidemment pas la cause unique de son départ en avril 2025. Mais il colore la fin de mandat d'une manière inévitable. Le cercle intime quitte un navire qui prend l'eau de plusieurs côtés à la fois, et chaque nouvelle fuite rend le départ des passagers plus urgent.
Le vide laissé par un chef d'orchestre invisible
Kohler ne se contentait pas de gérer les crises : il incarnait une mémoire accumulée pendant huit ans au cœur du pouvoir. C'est une connaissance des dossiers, un réseau de relations tissé dans l'ombre avec chaque ministère, chaque cabinet, chaque direction d'administration. Ce type de capital informel ne se transfère pas par note de service. Le jour où Kohler est parti, c'est une bibliothèque entière de savoir non écrit qui a quitté le palais avec lui. Personne ne peut récupérer ces fichiers. Ils n'existent que dans la tête de celui qui s'en va — et c'est précisément pour cela que les départs de ce calibre sont si difficiles à encaisser pour une administration.

Emmanuel Bonne et l'incident de Londres : un sherpa quitte le navire
Si Kohler est un départ de fin de cycle, Emmanuel Bonne est tout autre chose : c'est une démission provoquée, brutale, née de la colère. Conseiller diplomatique en chef depuis mai 2019, Bonne a présenté sa démission en janvier 2025, comme l'a rapporté Le Monde. L'incident qui a précédé le déplacement à Londres pour rencontrer Keir Starmer le 9 janvier n'est pas un prétexte — c'est la goutte qui a fait déborder un vase déjà plein.
Un record de longévité brisé par un accès de frustration
Presque six ans à la tête de la cellule diplomatique de l'Élysée : c'est une longévité exceptionnelle pour un poste habituellement soumis à une pression écrasante. Bonne n'était pas un routier de la diplomatie conventionnelle — c'était un sherpa, celui qui prépare les sommets, traduit les intentions présidentielles en langage négociable, maintient les fils avec les chancelleries étrangères. RTL le présentait en 2022 comme dirigeant un pôle diplomatique comprenant une douzaine de diplomates. Son départ n'a rien d'un retrait calculé ni d'une reconversion planifiée. C'est une rupture sèche, provoquée par l'accumulation de frustrations qui a explosé autour de ce déplacement londonien. Un diplomate de ce calibre ne démissionne pas sur un coup de tête. Il démissionne quand il n'a plus les moyens de faire son travail.

Perdre son sherpa à 18 mois de la fin
Concrètement, qu'est-ce qu'un conseiller diplomatique fait au quotidien ? Il ne rédige pas les discours — c'est le rôle de la plume. Il ne gère pas les urgences intérieures — c'est le secrétaire général. Il est le traducteur de la pensée présidentielle sur la scène internationale, celui qui transforme une intuition géopolitique en négociation concrète avec un chef d'État étranger. Sans lui, Macron ne perd pas un collaborateur de plus : il perd son interprète auprès du monde. Au moment où l'Europe est en pleine recomposition, où les alliances se redessinent après les crises successives, se priver de son sherpa équivaut à jouer un match de championnat sans demi de mêlée. La stratégie existe encore sur le papier, mais la transmission sur le terrain devient chaotique.
Ce que l'incident de Londres dit sur l'état du commandement
Un sherpa qui démissionne avant une rencontre bilatérale avec le Premier ministre britannique, ce n'est pas un simple incident de parcours — c'est un aveu de dysfonctionnement. La rencontre avec Keir Starmer, le 9 janvier 2025, devait marquer un recalibrage de la relation franco-britannique post-Brexit. Au lieu de cela, elle a été précédée par la démission de l'homme censé la préparer. Pour un partenaire étranger, c'est un signal d'alerte : on ne négocie pas dans la durée avec un interlocuteur dont l'équipe explose en plein vol. La nature de la sortie de Bonne — une démission et non un départ négocié — en dit long sur l'état des relations entre le président et ceux qui sont censés exécuter ses directives diplomatiques.

Strzoda à la retraite, Guémas chez Publicis : les fantômes de 2017
Au-delà des deux départs phares, le tableau s'élargit et devient encore plus sombre. Patrick Strzoda, directeur de cabinet de 2017 à 2023, a tiré sa révérence en novembre 2024. Jonathan Guémas, la plume de Macron, avait déjà posé ses stylos en 2022 pour rejoindre Publicis. Ces noms racontent quelque chose de plus profond qu'une simple liste de départs : ils racontent la disparition méthodique de la génération fondatrice.
Strzoda et l'éloge funèbre du premier cercle
Patrick Strzoda n'était pas un homme de communication ni un stratège médiatique. C'était un gestionnaire, un administrateur de l'ombre, celui qui faisait tourner la maison au quotidien pendant six ans. Selon Le Figaro, son départ en retraite a marqué les esprits à l'Élysée au point qu'un conseiller l'a qualifié de « légende ». Dans le langage feutré de la haute administration, ce mot est un éloge funèbre déguisé. Qualifier un directeur de cabinet de « légende » au moment où il part, c'est enterrer symboliquement toute une époque — celle où le premier cercle existait encore, cohérent et solidaire. Strzoda incarnait la continuité, le fil rouge entre la campagne de 2017 et les années de pouvoir. Son départ en silence, sans déclaration ni interview, dit ce que les mots ne diront jamais : la garde rapprochée originelle n'existe plus.

Guémas chez Publicis : le premier signe ignoré
Revenir sur le départ de Jonathan Guémas en 2022, c'est réaliser à quel point les signaux étaient lisibles et à quel point ils ont été ignorés. Ancien élève de l'École normale supérieure, encarté au PS avant de rejoindre l'aventure macroniste, Guémas avait écrit les moments les plus intenses du premier quinquennat — les allocutions pendant la crise du Covid, l'hommage à Samuel Paty, les discours de crise qui ont structuré la narration présidentielle. RTL le citait parmi les conseillers les plus proches du président, chargé des discours aux côtés de Clément Léonarduzzi pour la communication et Bruno Roger-Petit pour les questions mémorielles. Son orientation vers Publicis n'était pas un simple changement d'employeur : c'était le premier acte d'une pièce dont on découvre maintenant l'intrigue complète. Guémas l'avait compris avant tout le monde. Les autres ont suivi, avec deux ou trois ans de retard.
L'effet domino des départs anticipés
Ce qui frappe dans cette séquence, c'est la chronologie inversée. Normalement, les plumes et les communicateurs partent en dernier, quand tout le reste est déjà rangé. Ici, Guémas est parti en premier — en 2022, soit trois ans avant la fin théorique du mandat. Son départ précoce aurait dû déclencher une alerte. Au lieu de cela, il a été minimisé, traité comme une reconversion individuelle sans signification collective. Avec le recul, il apparaît comme le premier domino d'une ligne qui en compte douze. Chaque départ ultérieur a rendu le suivant plus probable, plus acceptable, plus banal — jusqu'à ce que l'hémorragie devienne la nouvelle normalité du palais.
Un président sans son équipe peut-il encore gouverner ?
Voici la question que personne n'ose poser frontalement, mais que chaque citoyen ressent confusément : qui gouverne réellement la France au printemps 2025 ? Passer du « qui est parti » au « quel est l'impact concret » change complètement la perspective. Un président isolé n'est pas un président neutre — c'est un président affaibli qui ne peut plus imposer son agenda, ni même le défendre.
Le pouvoir de faire passer une loi ne tient pas à la Constitution
Dans les faits, la capacité d'un président français à légiférer dépend d'un appareil invisible mais indispensable : des conseillers qui négocient avec les parlementaires, un secrétaire général qui coordonne l'action ministérielle, une plume qui donne du sens aux réformes. Quand ces trois piliers sautent — Kohler pour la coordination, Bonne pour le lien international, Guémas pour la narration — la machine se grippe indépendamment des majorités parlementaires. Faire voter un budget, réformer l'éducation, tenir les engagements climatiques : aucune de ces tâches ne se réalise par décret présidentiel seul. Elles nécessitent un réseau de relais, de pressions, de compromis qui se tissent dans les couloirs au fil des mois. Sans ce réseau, le pouvoir n'est plus qu'une signature sur des textes que d'autres ont préparés — ou que personne n'a préparés. !PROTECTED_16

L'abstention comme diagnostic politique
Connecter la désertion de l'Élysée au sentiment des citoyens, notamment des plus jeunes, n'est pas un exercice théorique. Les records d'abstention observés lors des dernières élections ne traduisent pas de l'indifférence — ils traduisent la perception intuitive que le pouvoir tourne à vide. Les jeunes de 16 à 25 ans ne connaissent pas le nom d'Emmanuel Bonne ni celui de Patrick Strzoda. Mais ils captent le signal, par osmose, à travers les réseaux sociaux, les conversations familiales, le climat général du débat public. Le message qu'ils reçoivent est simple : plus personne ne gouverne vraiment. Et ils traduisent ce constat en non-participation, ce qui alimente à son tour le vide politique dans un cercle vicieux parfaitement calibré pour paralyser le pays.
Le poids de l'isolement sur les décisions majeures
Un président encadré par des conseillers expérimentés peut se permettre de prendre des risques calculés — la dissolution de 2024 aurait pu en être un si l'entourage avait été en mesure d'en amortir les conséquences. Un président isolé, en revanche, prend des risques à l'aveugle. Chaque décision devient plus lourde, plus fragile, plus exposée aux retournements. L'isolement ne produit pas seulement de l'immobilisme — il produit de l'imprudence, car celui qui décide seul finit par croire que son intuition suffit. Les conseillers ne protègent pas seulement le président des erreurs extérieures, ils le protègent de lui-même.
Emmanuel Moulin à la direction : un Élysée en mode maintenance
Qui remplace les géants ? En avril 2025, Emmanuel Moulin prend les clés du secrétaire général de l'Élysée. Profil technocrate pur, ancien directeur de cabinet de Bruno Le Maire puis de Gabriel Attal, il incarne une certaine idée de la gestion publique — efficace, rigoureuse, mais dépourvue de l'aura politique qui faisait la force de son prédécesseur. Le Figaro souligne son attachement à la « politique de l'offre » et aux réformes économiques macronistes, mais ce positionnement technique sonne comme une réponse de gestionnaire, pas de dirigeant.
De Le Maire à Attal : l'homme de l'appareil
Le parcours de Moulin est instructif par ce qu'il ne contient pas. Pas de campagne électorale aux côtés de Macron en 2016-2017. Pas de lien personnel ancien avec le président. Pas de passage par les cercles fondateurs d'En Marche. C'est un fidèle de la technostructure macroniste, quelqu'un qui a gravi les échelons par compétence et loyauté institutionnelle, non par affinité personnelle. Sa nomination dit exactement ce qu'elle est : un choix de gestion, pas de vision. Quand on nomme un technocrate de l'offre pour piloter le cœur du pouvoir exécutif, c'est qu'on n'attend plus de ce cœur qu'il batte fort — on lui demande juste de ne pas s'arrêter.
Gérer la fin sans la jouer
La différence entre Kohler et Moulin n'est pas une question de compétence — c'est une question de fonction. Kohler était un architecte : il a participé à la construction du système depuis 2016, il en connaissait chaque fissure et chaque point fort. Moulin est un gardien de boutique, quelqu'un pour faire tourner les dossiers courants sans prétention politique. Ni l'un ni l'autre ne sont responsables de la situation dans laquelle se trouve l'Élysée. Mais leurs profils respectifs illustrent avec une clarté cruelle le passage d'un pouvoir en construction à un pouvoir en survie. Le secrétaire général de combat est devenu le secrétaire général de transition, et tout le monde au palais le sait sans avoir besoin de le dire.

Un dernier carré dans un paysage minéral
Autour de Moulin, le paysage est désormais minéral. RTL rappelait il y a quelques années encore la richesse de cette galaxie conseillère : une douzaine de diplomates au pôle diplomatique, des conseillers sécurité, emploi, culture, des politiques venus de droite, du centre ou de gauche. Aujourd'hui, les lignes sont vides. Le dernier carré tient les murs, mais personne ne lui demande plus de construire quoi que ce soit. On lui demande de ne pas laisser le toit s'effondrer avant avril 2027. La passation de pouvoir entre Kohler et Moulin a marqué la fin de huit années d'un système — et le début d'une longue traversée du désert jusqu'à la fin du mandat.
Le camp présidentiel se vide : la dynamique structurelle de l'après-Macron
La génération 2017 disparaît, le vide s'installe — et dans la politique, un vide n'est jamais neutre. Il est occupé par ceux qui étaient positionnés en retrait, attendant exactement ce moment. L'analyse ici n'est pas une question de sondages ou de pronostics : c'est une mécanique structurelle. Un pouvoir orphelin de ses bâtisseurs crée un espace que d'autres occupent par défaut, sans même avoir à se battre pour l'ouvrir.
L'opposition n'a pas besoin d'attaquer
L'effondrement interne du macronisme est plus efficace que n'importe quelle campagne d'opposition. Quand les bâtisseurs du système partent eux-mêmes, quand le sherpa diplomatique démissionne, quand le secrétaire général de huit ans tire sa révérence, l'opposition n'a qu'à pointer le spectacle et laisser le silence faire le travail. C'est une victoire par abandon plutôt que par combat, et elle est d'autant plus difficile à contrer qu'elle ne passe par aucune confrontation directe. Comment répondre à des adversaires qui vous accusent de ne plus avoir d'équipe ? Le débat devient impossible à mener. Politico relevait d'ailleurs dès 2023 la question que se posaient déjà les observateurs : le pouvoir du locataire de l'Élysée commence-t-il à décliner, ses alliés et soutiens se tournant vers un avenir où il ne sera plus aux commandes ? La réponse est en train de s'écrire sous nos yeux.
L'abstentionniste comme acteur politique malgré lui
Quand le camp présidentiel implose et que l'opposition attend passivement, celui qui s'absente devient paradoxalement l'acteur politique le plus influent du moment. Ce n'est pas un choix citoyen éclairé, ce n'est pas un acte militant — c'est un effet mécanique. Mais ses conséquences en 2027 seront bien réelles. La question centrale ne sera plus « qui allez-vous voter » mais « qui sera encore sur le terrain pour être voté ». L'espace politique français se recompose non pas autour de nouveaux programmes, mais autour de cette absence massive. Ceux qui restent — Moulin et quelques autres — ressemblent à des joueurs encore sur le terrain après que leurs coéquipiers ont rejoint les vestiaires.
La course à la succession en accéléré
Les soutiens historiques du président ne se contentent pas de partir : ils se repositionnent. Certains rejoignent des cabinets de conseil, d'autres intègrent des entreprises, d'autres encore préparent discrètement des candidatures locales. Ce mouvement de reconversion précoce, qui commence généralement dans les derniers mois d'un mandat, a ici démarré deux ou trois ans en avance. L'effet est double : il prive le président de ses relais les plus efficaces, et il envoie aux futurs candidats un signal clair selon lequel le macronisme est désormais un patrimoine dont on hérite, pas un projet qu'on porte. La course à la succession ne commence pas en 2026 — elle a commencé dès le lendemain de la dissolution.
De « nouveau monde » à équipe fantôme : le bilan d'un exode
Douze chaises vides. Kohler, Bonne, Strzoda, Guémas — les noms défilent comme les chapitres d'un livre qu'on n'aurait jamais imaginé écrire en 2017. Cette année-là, le « nouveau monde » promettait de rompre avec les anciennes pratiques, de renouveler les élites, d'inventer une nouvelle manière de gouverner. Huit ans plus tard, le contraste est saisissant : les architectes du système le quittent un par un, vers la retraite, vers le privé, vers l'exil silencieux. La promesse de rupture a produit sa propre rupture — non pas avec l'ancien monde, mais avec elle-même.
La question ouverte n'est pas morale — elle est structurelle. Quand les bâtisseurs d'un édifice le désertent avant même que les travaux ne soient terminés, est-ce l'édifice qui s'effondre ou est-ce la façade qui tombe pour révéler ce qu'il y a derrière ? La réponse dépend de ce qu'on observe : si la machine étatique continue de tourner, les ministères fonctionnent, les administrations produisent, le pouvoir politique en revanche donne le spectacle d'une coquille vide. Les douze chaises ne sont pas un détail décoratif — elles sont le symptôme d'un pouvoir qui a perdu ses capacités de projection. En avril 2026, à un an de la fin du mandat, la question n'est plus de savoir si le navire arrivera au port — il y arrivera, la Constitution le garantit. La question est de savoir s'il y aura encore quelqu'un sur le pont pour tenir la barre, ou si la dernière ligne de direction aura elle aussi rejoint les vestiaires.