Des streamers français utilisent l'intelligence artificielle pour se faire passer pour une adolescente et traquer des adultes suspects.

Un piège sophistiqué, diffusé en direct
Finnyzyy est l'un de ces streamers. Sa méthode repose sur des outils d'intelligence artificielle capables de modifier en temps réel son apparence et de transformer sa voix. Lors d'appels vidéo sur Snapchat, l'objectif est d'apparaître comme une adolescente de 14 ans. Les échanges sont ensuite diffusés en direct devant des milliers de spectateurs sur TikTok, Twitch ou YouTube.

Selon lui, une fois un faux profil créé, "il faut en moyenne 10 secondes pour qu'un prédateur vienne me contacter". Cette rapidité traduit, du moins dans son expérience, la facilité avec laquelle des adultes peuvent rechercher activement le contact avec de jeunes mineurs.
Comme lui, une nouvelle génération de streamers s'est spécialisée dans la traque de présumés prédateurs sexuels sur Internet. Ils ne sont ni policiers ni magistrats, mais leurs vidéos cumulent des centaines de milliers de vues.
Un phénomène en pleine expansion
Ce qui était encore marginal il y a quelques années prend aujourd'hui une ampleur significative sur les réseaux sociaux français. La méfiance envers des institutions judiciaires perçues comme lentes nourrit, pour certains, le recours à ces formes de justice spontanée.
Certains internautes voient en ces streamers des lanceurs d'alerte, tandis que d'autres dénoncent une justice parallèle aux frontières de la légalité.
Des risques judiciaires et éthiques
Ces opérations, qui suscitent un large écho en ligne, peuvent avoir des conséquences sur le plan judiciaire. Me Jean Sannier, avocat de l'association Innocence en danger, alerte : ces interventions peuvent parfois nuire aux enquêtes menées par les autorités.
Un enquêteur, un juge, un exécuteur
Le streamer cumule ici des rôles qu'on attend normalement séparés. À la fois enquêteur, juge et exécuteur, il assume la punition non pas sous la forme d'une peine prononcée par un tribunal, mais d'une exposition publique - un nom, un visage, diffusés à des milliers de personnes.
Un expert juridique interrogé par RFI observe que ces streamers "agissent au nom d'une communauté, d'un groupe de victimes collectives dont ils vont se saisir pour se légitimer". Le spectateur devient alors le jury, la communauté formant à la fois public et tribunal.
Au-delà du spectacle, des questions en suspens
La popularité de ces vidéos tient en partie à leur effet de spectacle : le suspect est démasqué en direct, sous les yeux de milliers de spectateurs. Mais cette efficacité médiatique ne garantit pas une efficacité judiciaire.
Nul n'est coupable avant qu'un tribunal ne le déclare, et toute personne filmée et exposée publiquement bénéficie de la présomption d'innocence. Plus largement, ces pratiques posent des questions sur la régulation des outils d'IA accessibles au grand public et sur la capacité des plateformes à modérer des contenus qui, s'ils visent des présumés prédateurs, reposent sur des méthodes hors cadre judiciaire.