Une femme au foulard bleu et vêtement gris se tient devant la bibliothèque Broad Green, avec un panneau annonçant son avenir à sa gauche
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Fermeture d'une bibliothèque : ce que la commune perd vraiment

Quand une bibliothèque ferme, la commune ne perd pas seulement un lieu de prêt : elle supprime un espace de travail, d'accès au numérique et de lien social dont les usages ne figurent dans aucun compteur. À Croydon, les données d'"utilisateurs actifs" du conseil excluaient justement les usagers du wifi, de l'étude et des groupes.

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En cinq ans, le Royaume-Uni a perdu environ 190 bibliothèques publiques, soit près de 40 par an, selon une enquête de la BBC publiée en mars 2025. À Croydon, dans le sud de Londres, quatre bibliothèques ont fermé fin 2024, les économies devant être réinvesties dans les neuf restantes. Dans la vallée d'Annapolis, en Nouvelle-Écosse, cinq des onze bibliothèques ferment le 20 juillet 2026. Derrière chaque décision, un raisonnement budgétaire : la fréquentation est jugée trop faible, ou l'enveloppe de financement ne suit plus. Le problème, c'est que la fréquentation se mesure mal, et que ce que la fermeture supprime ne figure sur aucun bilan comptable.

Une femme au foulard bleu et vêtement gris se tient devant la bibliothèque Broad Green, avec un panneau annonçant son avenir à sa gauche
Une femme au foulard bleu et vêtement gris se tient devant la bibliothèque Broad Green, avec un panneau annonçant son avenir à sa gauche - (source)

Le calcul à Croydon : fermer quatre bibliothèques pour financer les neuf autres

Quand Jason Perry prend ses fonctions de maire exécutif de Croydon en 2022, le réseau comptait treize bibliothèques. Plusieurs n'étaient ouvertes que deux jours par semaine. ""Elles ne servaient donc vraiment pas leurs communautés locales"", explique-t-il. Décision : fermer Broad Green, Bradmore Green, Sansterstead et Shirley, et réinvestir les économies dans les neuf restantes.

Croydon, municipalité du sud de Londres, où quatre bibliothèques ont fermé fin 2024 pour en sauver neuf.

Les critères sont purement quantitatifs.

"Nous nous sommes basés sur la fréquentation, dit Jason Perry. Moins de 10 % de nos résidents fréquentaient réellement les bibliothèques. Celles qui comptaient le moins de visites ont été fermées."

Broad Green était la quatrième bibliothèque la moins visitée de la ville, avec un peu plus de 17 000 passages en 2023-2024. Son coût d'exploitation annuel s'élevait à 101 727 livres sterling.

Pile de livres et magazines abandonnés jonchant le trottoir à Croydon à côté d'une affiche du conseil municipal
Pile de livres et magazines abandonnés jonchant le trottoir à Croydon à côté d'une affiche du conseil municipal - (source)

Le raisonnement est cohérent. Il repose sur une donnée que le propre dossier du conseil venait pourtant de fragiliser : les documents préparatoires précisaient que les données d'""utilisateurs actifs"" excluaient les personnes qui venaient utiliser l'espace d'étude ou le wifi, ou encore assister à un événement ou à un groupe.

Les usages qui n'apparaissent dans aucune colonne

Un compteur de passages enregistre une entrée ; il ne sait pas distinguer l'emprunteur de la personne qui reste six heures sur place pour remplir une demande d'emploi. Or l'Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), dans son étude sur les coûts de fonctionnement des bibliothèques municipales publiée en février 2024, observe exactement le même phénomène côté français : plus la commune est grande, moins on dénombre de prêts par passage, ce qui suggère que ""les fréquentations de la bibliothèque sont générées par d'autres activités que le prêt de documents"". L'étude parle des ""séjourneurs"" - étudiants, chercheurs d'emploi - qui restent des heures dans les espaces dédiés.

Autrement dit : le chiffre qui justifie une fermeture est précisément celui qui sous-compte les usages que la fermeture détruit.

Un homme en sweat noir au comptoir d'accueil d'une bibliothèque, interagissant avec une employée, des rayonnages de livres en arrière-plan
Un homme en sweat noir au comptoir d'accueil d'une bibliothèque, interagissant avec une employée, des rayonnages de livres en arrière-plan - (source)

À Broad Green, ces usages invisibles avaient des visages. Kiran Choda, aidante à temps plein de sa mère âgée, est elle-même atteinte de fibromyalgie. Elle y faisait ses courses et ses démarches administratives - elle n'utilise pas de smartphone. ""C'était une bouée de sauvetage pour moi"", dit-elle. Le groupe de yoga et méditation ""Empowering Tamil Families"", né dans la bibliothèque, a dû déménager dans un local situé à vingt minutes de marche : plus de quinze à vingt membres fidèles, surtout des femmes âgées pour qui la distance est devenue rédhibitoire, n'ont pas suivi. ""Je regrette ces gens"", résume Meera Jeyakumar, qui encadre le groupe. Le club d'écriture fondé par Chloe Smith, lui, est sans domicile : ""Nous sommes devenus une communauté nomade, sans l'avoir choisi.""

Combien coûte vraiment une bibliothèque

En France, l'OFGL a posé des chiffres de référence sur un échantillon de 1 032 communes : 1,7 milliard d'euros de dépenses de fonctionnement en 2022 pour l'ensemble des bibliothèques municipales et intercommunales, en hausse de 6,5 % en trois ans. Soit 2,4 % des dépenses de fonctionnement des communes échantillonnées, et 26 % de leurs dépenses culturelles.

Le détail structurel compte davantage que le total. Le coût moyen s'établit à 431 euros par mètre carré et à 30,40 euros par habitant. Mais la vraie photographie, c'est la répartition : les frais de personnel pèsent 81 % des charges de fonctionnement, contre 67 % pour les écoles élémentaires. Et les recettes tarifaires - inscriptions, abonnements, ventes - ne représentent en moyenne que 1,8 % des charges.

Deux conséquences directes. D'abord, une fermeture ne supprime pas un bâtiment : elle supprime surtout des heures de travail et des emplois. Ensuite, il n'existe aucun levier tarifaire à activer pour "sauver" le service, puisque le modèle est volontairement quasi gratuit. Le budget ne se redresse pas par le tarif : il se réduit, ou il se complète.

Ce poids prend tout son sens dans les petites communes, où les bibliothèques représentent 41 % des dépenses culturelles de fonctionnement, contre 21 % dans les communes de plus de 75 000 habitants. Pour l'OFGL, elles y sont "souvent le principal équipement culturel". C'est aussi là que le coût par inscrit est le plus bas : 108 euros en 2019 dans les communes de 3 500 à 5 000 habitants, contre 211 euros dans celles de plus de 75 000 habitants.

Le financement gelé, une coupe réelle

La vallée d'Annapolis illustre un autre mécanisme de disparition : personne ne vote de fermeture, l'enveloppe provinciale reste simplement stable. Cinq des onze antennes du réseau ferment le 20 juillet 2026, faute d'augmentation du financement provincial. Le ministre des Finances, John Lohr, rappelle que la province couvre 71 % du financement des bibliothèques et que le réseau a reçu 1 919 600 dollars cette année, plus 93 000 dollars additionnels. Les auteurs d'une pétition et les syndicats répondent que, face à l'inflation et à la hausse des demandes, un budget inchangé équivaut à une coupe réelle.

Des citoyens ont manifesté à Kentville. L'un des arguments est concret : dans les communautés rurales, la bibliothèque est le point d'accès à l'ordinateur, à l'imprimante, à Internet - et, écrit le syndicat NSUPE, à l'aide pour produire une déclaration de revenus, toucher des prestations ou acquérir des compétences numériques.

MBS News@MBSNewsMaritime·Follow2026 Library Service Changes Announcement
Updated June 1, 2026:
Due to the lack of sustainable operating funding, the AVRL is no longer able to maintain its present level of service. Maintaining all 11 library branches is not financially sustainable under the current funding https://t.co/8AlKwSNuum
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Ce que les chiffres d'usage ne diront jamais

Le débat britannique donne la mesure de l'écart entre deux lectures d'une même décision. Le député travailliste Tom Hayes, qui a accueilli au Parlement un événement organisé par l'UNISON, a affirmé que "depuis 2010, plus de 800 bibliothèques ont fermé et 9 000 emplois de bibliothécaires ont été perdus", imputant cette évolution à l'austérité. Il faut lire ces chiffres comme la déclaration d'un acteur, pas comme une statistique officielle. Reste l'arbitrage qu'ils désignent : accorder 1,5 milliard de livres sterling d'aide d'urgence à 35 collectivités colmate un déficit sans reconstruire un service.

Une fermeture de bibliothèque n'est pas la disparition d'un lieu de prêt : c'est la suppression d'un espace où trois fonctions se superposaient - accès au numérique, espace de travail silencieux, lien social gratuit. L'UNISON décrit les bibliothèques comme "hubs" de jeunesse informels : un endroit encadré, sans achat à la clé. Là où les tiers-lieux payants ferment, la bibliothèque reste l'un des derniers lieux ouverts sans condition de dépense. Fermer la porte, ce n'est pas déplacer les usagers vers le livre : c'est les disperser.

Les arbitrages existent, et ils vont dans les deux sens

Il serait excessif de parler de retraite générale des bibliothèques. En France, l'automne 2026 montre des décisions opposées. Joué-lès-Tours a annoncé le 22 septembre ne pas reconduire les ouvertures dominicales de sa médiathèque, invoquant le manque d'affluence. Vannes, en conseil municipal le 28 septembre, a annoncé l'inverse : une extension des horaires. À Pontanézen, à Brest, une médiathèque a fermé deux semaines pour des raisons de sécurité. Le maire-adjoint du quartier de l'Europe n'en a expliqué les motifs - "un climat qui se dégrade autour de la médiathèque" - que le 29 septembre 2026, après une interpellation de l'opposition. Ces trois cas ne disent pas la même chose : la ligne se trace commune par commune, selon ce que l'élu jugera mesurable.

Les modèles de maintien à moindre coût existent aussi. L'Association des bibliothécaires de France a publié le compte rendu d'une journée d'étude consacrée à la stagnation de la fréquentation ; les propositions qu'on y lit sont celles des intervenants, pas de l'institution. C'est ainsi que Gilles Eboli, directeur de la Cité du Livre d'Aix-en-Provence jusqu'en 2008, avant de prendre la tête de la BMVR de Marseille, en décrivait un pour l'équipement aixois : passer d'une bibliothèque conçue comme un "stock de vie" à un "lieu de vie", suivre et amplifier le mouvement des collections vers les publics, réfléchir aux horaires d'ouverture et agir hors les murs. À Marseille, la BMVR de l'Alcazar avait engagé un tel recentrage sur les services après un recul de la fréquentation - prolongations par téléphone, réservations en ligne, quotas de prêts accrus - au prix, notait le compte rendu de la journée d'étude, de difficultés à fédérer les actions culturelles et à convaincre les élus.

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La question à poser avant de voter une fermeture

Une bibliothèque moderne coûte cher parce qu'elle emploie du monde, pas parce qu'elle achète des livres. Une commune qui ferme une antenne ne récupère donc pas un immeuble : elle renonce à un équipement dont le coût principal est humain, et dont les bénéfices - wifi, espace d'étude, groupe de parole, aide aux démarches - ne sont comptabilisés nulle part.

La bonne question n'est donc pas "combien de visites ?", mais "que font les gens sur place, une fois entrés, que le comptage de visites ne dit rien ?". À Broad Green, la réponse tient en trois usages que personne ne compte : l'espace d'étude, le wifi, les groupes. Chloe Smith, elle, le dit en une phrase : la fermeture de Broad Green "isolera encore davantage les gens, parce qu'il n'y a pas d'autre équipement comme la bibliothèque". Ce qu'aucun compteur ne mesure, le budget finit par le payer - en différé.

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Questions fréquentes

Pourquoi les chiffres de fréquentation justifient-ils des fermetures discutables ?

Parce que les données d'"utilisateurs actifs" du conseil de Croydon excluaient les personnes venant utiliser l'espace d'étude, le wifi ou assister à un événement et à un groupe : les documents préparatoires le précisaient eux-mêmes. C'est l'interprétation de l'article que le chiffre qui justifie la fermeture sous-compte les usages que la fermeture détruit, pas une déclaration du conseil.

Combien coûte une bibliothèque municipale en France ?

Selon l'étude de l'OFGL publiée en février 2024 sur un échantillon de 1 032 communes, le coût moyen s'établit à 431 euros par mètre carré et à 30,40 euros par habitant. Les frais de personnel pèsent 81 % des charges de fonctionnement, tandis que les recettes tarifaires ne représentent en moyenne que 1,8 % des charges.

Que perd une commune quand elle ferme une bibliothèque ?

Elle ne récupère pas seulement un bâtiment : elle renonce à un équipement dont le coût principal est humain (81 % de charges de personnel) et dont les bénéfices - wifi, espace d'étude, groupe de parole, aide aux démarches - ne sont comptabilisés nulle part. Une fermeture supprime surtout des heures de travail et des emplois.

Les fermetures de bibliothèques touchent-elles uniquement les grandes villes ?

Non. En France, les bibliothèques représentent 41 % des dépenses culturelles de fonctionnement dans les communes de 3 500 à 5 000 habitants, contre 21 % au-dessus de 75 000 habitants : l'OFGL note qu'elles y sont "souvent le principal équipement culturel". À Croydon, quatre bibliothèques ont fermé fin 2024, les économies devant être réinvesties dans les neuf restantes ; dans la vallée d'Annapolis, en Nouvelle-Écosse, cinq des onze bibliothèques ferment le 20 juillet 2026.

Un budget de bibliothèque gelé équivaut-il à une coupe budgétaire ?

C'est la position des pétitionnaires et des syndicats (NSUPE, CSC) dans le cas de la vallée d'Annapolis : face à l'inflation et à la hausse des demandes, un budget inchangé équivaut à une coupe réelle. Le ministre des Finances John Lohr rappelle de son côté que la province couvre 71 % du financement et que le réseau a reçu 1 919 600 dollars cette année, plus 93 000 dollars additionnels.

Sources

  1. 02/12/10 - Fréquentations et emprunts en bibliothèques compte rendu · abf.asso.fr
  2. Ouverture des médiathèques le dimanche à Vannes : que va expérimenter la municipalité ? · actu.fr
  3. Bibliothèques : la difficile bataille des budgets | Archimag · archimag.com
  4. Quand la bibliothèque fait évoluer les pratiques de ses usagers · archimed.fr
  5. Bibliothèques municipales : des profils et des coûts variés selon la taille des communes · banquedesterritoires.fr
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Amélie Bourbot @book-vibes

Je parle de livres comme d'autres parlent de leurs séries préférées : avec des étoiles dans les yeux et des recommandations qui fusent. Ancienne booktubeuse reconvertie en rédactrice, j'ai gardé l'enthousiasme sans le format vidéo. Essais, non-fiction, romans graphiques, poésie contemporaine – mon spectre est large. J'habite à Nantes, entourée de bibliothèques et de librairies indépendantes qui me ruinent chaque mois. Mes critiques essaient de transmettre le frisson d'une bonne découverte.

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