Le 9 juin 2025, Mahmoud Abbas promettait solennellement à Emmanuel Macron d’organiser des élections dans un délai de douze mois. La France saluait cette perspective comme la preuve d’un renouveau possible. Un an plus tard, aucun scrutin n’a eu lieu. Entre promesses non tenues, vingt ans de paralysie politique et une communauté internationale qui ferme les yeux, la question posée par une tribune du Monde le 12 juin 2026 résonne avec une acuité nouvelle : la France entend-elle réclamer que la promesse qui lui a été faite soit tenue ?

« Le 9 juin 2025, Abbas promettait des élections. Un an plus tard, rien. »
Le constat est implacable. Le 9 juin 2025, Mahmoud Abbas adresse une lettre à Emmanuel Macron et à d’autres dirigeants internationaux. Il s’engage à lancer un « train de réformes politiques » et à organiser des élections présidentielle et législatives dans les douze mois. La réponse française, le 24 juillet 2025, est enthousiaste : le président salue cette perspective qui prouve, selon Paris, qu’il est possible de réformer les institutions palestiniennes et de les préparer à gouverner un État.
9 juin 2025 : la lettre d’Abbas qui a tout déclenché
Cette lettre n’est pas un geste anodin. Elle intervient dans un contexte diplomatique tendu, quelques mois avant la reconnaissance officielle de l’État palestinien par la France, le 22 septembre 2025 à l’ONU. Le lien entre les deux événements est explicite : Paris conditionne sa reconnaissance à des avancées démocratiques tangibles. Abbas promet un calendrier, des réformes, une légitimité retrouvée. Pour Emmanuel Macron, c’est l’argument qui permet de convaincre les réticents au sein de la majorité et de la communauté internationale.
Le président français répond le 24 juillet 2025 en saluant « vivement » cette perspective. Il voit dans cet engagement la preuve que l’Autorité palestinienne est capable de se réformer, de redonner du dynamisme à ses institutions et de se préparer à gouverner un État souverain. La promesse d’Abbas devient alors le pilier sur lequel repose la stratégie française au Proche-Orient.
Un an après, le report qui fait tache
Le 15 juin 2026, Mahmoud Abbas annonce enfin un calendrier : une élection présidentielle début 2027, des législatives fin 2027. Il ne dit pas s’il sera candidat. Il gouverne toujours par décrets, ce qui lui vaut des critiques croissantes. Surtout, il ne tient pas l’engagement pris douze mois plus tôt.
La tribune du Monde, publiée le 12 juin 2026, pose la question centrale : « La France entend-elle réclamer que la promesse qui lui a été faite soit tenue ? » Cette interrogation n’est pas rhétorique. Elle engage la crédibilité de la diplomatie française. Car si Paris a reconnu l’État palestinien en se fondant sur la promesse d’un renouveau démocratique, que vaut cette reconnaissance si la promesse reste lettre morte ?
Vingt ans sans élections : l’héritage empoisonné du Hamas et du Fatah
Pour comprendre l’ampleur du blocage, il faut remonter à 2006. Les dernières élections législatives palestiniennes se tiennent le 25 janvier de cette année-là. Le Hamas remporte 44,45 % des voix et 74 sièges sur 132. Le Fatah obtient 41,43 % et 45 sièges. La communauté internationale refuse de reconnaître le résultat. C’est le début d’une paralysie politique qui dure depuis deux décennies.
La victoire du Hamas en 2006 : le traumatisme originel
Le 25 janvier 2006, les Palestiniens votent. Ils élisent un Parlement. Le Hamas, classé organisation terroriste par les États-Unis et l’Union européenne, l’emporte. La réaction internationale est immédiate : les États-Unis, l’UE et Israël refusent de reconnaître le résultat et imposent un boycott économique et politique.
Ce moment est fondateur. Les Palestiniens comprennent que voter pour le « mauvais » parti entraîne une punition collective. La démocratie, dans ces conditions, n’est pas un droit mais un piège. La leçon est retenue : depuis 2006, aucun scrutin national n’a été organisé. Les dirigeants palestiniens savent que des élections libres pourraient ramener au pouvoir un mouvement que la communauté internationale refuse de reconnaître.
2007 : la guerre fratricide et l’enterrement des urnes
La situation se dégrade en juin 2007. Mahmoud Abbas dissout le gouvernement dirigé par le Hamas. En réponse, le Hamas prend le contrôle de Gaza par la force. Le Conseil législatif palestinien, le Parlement de l’Autorité palestinienne, ne se réunit plus depuis cette date.
Abbas gouverne la Cisjordanie par décrets. Aucune élection n’est organisée. Une génération entière, les 16-25 ans d’aujourd’hui, n’a jamais connu de scrutin présidentiel ou législatif. Des millions de Palestiniens n’ont jamais participé à une élection parlementaire. La démocratie palestinienne n’est pas seulement en crise : elle est morte, enterrée sous les décombres de la guerre fratricide entre Fatah et Hamas.
La démocratie comme préalable : une nouvelle doctrine française ?
La position française depuis 2025 est claire : pas d’État palestinien crédible sans institutions démocratiques légitimes. Mais cette exigence est-elle sincère ou s’agit-il d’un alibi diplomatique pour ne pas avancer sur la reconnaissance ? La tribune du Monde pose la question sans détour.
« Un État sans démocratie n’est pas crédible », le mantra de Paris

Les auteurs de la tribune le rappellent : « Une société démocratique ne peut reporter indéfiniment les rendez-vous électoraux. » La reconnaissance de l’État palestinien doit reposer sur des institutions légitimes, élues par le peuple. C’est le discours que tient Emmanuel Macron depuis juillet 2025, lorsqu’il salue la promesse d’Abbas.
Cette position est morale autant que diplomatique. La France ne veut pas reconnaître un État dirigé par un leader non élu, contesté par 80 % de sa population. Elle veut pouvoir dire : « Nous reconnaissons un État démocratique, pas une autocratie. » C’est une manière de donner du poids à sa reconnaissance, de la rendre crédible aux yeux de la communauté internationale.
Condition sincère ou alibi diplomatique ? Les deux faces du piège
Mais cette exigence soulève une question gênante : peut-on exiger la démocratie d’un peuple sous occupation israélienne, dirigé par un leader de 90 ans contesté, divisé entre deux territoires (Cisjordanie et Gaza) et deux partis (Fatah et Hamas) ?
La tribune du Monde le dit clairement : « La France entend-elle réclamer que la promesse qui lui a été faite soit tenue ? » Ou l’a-t-elle déjà oubliée, après avoir obtenu la reconnaissance qu’elle souhaitait ? Si la condition démocratique est sincère, Paris doit exercer des pressions sur Abbas. Si elle est un alibi, alors la reconnaissance française n’est qu’un geste diplomatique sans lendemain.
Gauche, droite, extrêmes : le casse-tête français de la démocratie palestinienne
La question de la démocratie palestinienne divise profondément la classe politique française. Chaque camp y trouve un argument pour défendre sa position, qu’elle soit favorable ou hostile à la reconnaissance de l’État palestinien.
LFI : la démocratie ne se décrète pas depuis l’Élysée
La France Insoumise est historiquement favorable à la reconnaissance de l’État palestinien. Dès février 2024, Jean-Luc Mélenchon dépose une proposition de résolution en ce sens. Pour LFI, exiger la démocratie maintenant est un prétexte pour ralentir le processus de reconnaissance.
L’argument est simple : on ne peut pas demander à un peuple sous occupation, privé de souveraineté et de liberté de mouvement, d’organiser des élections parfaites. La priorité est le droit international et l’urgence humanitaire à Gaza. La démocratie viendra après, quand l’occupation aura pris fin.
PS et EELV : le grand écart entre l’urgence et le droit
Les socialistes, de François Hollande à Olivier Faure, sont historiquement favorables à la reconnaissance. Mais ils n’ignorent pas l’exigence démocratique. Le PS est pris entre deux feux : d’un côté, l’urgence de reconnaître un État palestinien ; de l’autre, la nécessité de ne pas cautionner un régime autoritaire.
EELV, avec Marine Tondelier, prône une rupture diplomatique avec Israël tout en soutenant l’État palestinien. La condition démocratique est un point de tension interne : peut-on exiger la perfection démocratique d’un peuple sous occupation ? La réponse n’est pas évidente.
LR et RN : l’alibi démocratique pour enterrer la solution à deux États
À droite, l’argument démocratique est utilisé pour justifier l’opposition à la reconnaissance. Gérard Larcher, Laurent Wauquiez et François-Xavier Bellamy estimaient que l’Autorité palestinienne n’était pas démocratique et que la reconnaissance était donc prématurée.
Maintenant que la France a reconnu l’État palestinien sans que la démocratie soit rétablie, ces voix disent : « On vous l’avait dit. » Le RN suit la même logique, liant démocratie palestinienne et sécurité d’Israël. Pour eux, l’absence d’élections est la preuve que la solution à deux États est impossible.
Abbas face à son peuple : 80 % de mécontents, une élection qui fait peur
Les sondages d’opinion palestiniens sont sans appel. Selon une enquête de la BBC publiée en mai 2026, 80 % des Palestiniens veulent la démission de Mahmoud Abbas. Le Hamas est plus populaire que le Fatah. La colère gronde dans une société qui n’a pas voté depuis vingt ans.
Une génération sans vote : la colère des 16-25 ans palestiniens
Des millions de Palestiniens n’ont jamais participé à une élection parlementaire. Les 16-25 ans d’aujourd’hui sont nés après 2006. Ils n’ont connu que le statu quo, la division entre Gaza et la Cisjordanie, la corruption du Fatah et l’autoritarisme d’Abbas.
Le mécontentement est massif. Le Fatah est accusé de népotisme et de corruption. La jeunesse palestinienne est désabusée. Elle ne croit plus en un processus démocratique qui n’a jamais abouti. Pour elle, la démocratie est un mot vide, une promesse que les dirigeants font à la communauté internationale sans jamais la tenir.
Le spectre du Hamas : et si la démocratie ramenait « les mauvais » ?
Les sondages de la BBC montrent aussi que le Hamas est plus populaire que le Fatah dans l’opinion palestinienne. Si des élections libres avaient lieu, le Hamas pourrait gagner ou obtenir un score élevé.
C’est le vrai dilemme de la communauté internationale. Est-elle prête à accepter le résultat d’une démocratie palestinienne si elle amène au pouvoir un parti classé terroriste par les États-Unis et l’Union européenne ? La réponse, depuis 2006, est non. C’est pourquoi les élections n’ont pas eu lieu. La peur du résultat bloque le processus démocratique autant que l’occupation israélienne.
Forcer l’élection : quels leviers pour la France (et quels risques) ?
La France dispose de plusieurs outils pour pousser à la tenue d’élections en Palestine. Mais chaque levier comporte des risques, parfois contre-productifs.
Couper l’aide à l’Autorité palestinienne : une punition qui profite au Hamas
L’Union européenne finance l’Autorité palestinienne. La France en est un contributeur clé. Conditionner cette aide aux réformes et aux élections semble logique. Mais concrètement, affaiblir l’AP, c’est affaiblir le seul interlocuteur reconnu par la communauté internationale.
Le risque est réel : si l’AP s’effondre, le Hamas pourrait apparaître comme l’alternative crédible. La condition démocratique, dans ce contexte, peut devenir un piège : exiger trop, c’est risquer de tout perdre.
Les colonies et l’occupation : le premier déni de démocratie
Le 19 juillet 2024, la Cour internationale de justice a établi que la présence continue d’Israël dans les territoires palestiniens occupés est illicite. Les colonies israéliennes, le blocus de Gaza et la fragmentation de la Cisjordanie rendent impossible toute élection libre et inclusive.
La France peut-elle exiger la démocratie palestinienne tout en laissant Israël empêcher le vote à Jérusalem-Est ? La question est centrale. Car sans accès à Jérusalem-Est, sans unité entre Gaza et la Cisjordanie, sans fin de l’occupation, les élections ne peuvent être ni libres ni crédibles. Comme le rappelle une tribune de citoyens israéliens dans Le Monde du 30 juin 2026, les colonies doivent être « sevrées de toute transaction commerciale et de tout investissement » pour que la paix soit possible.
La France est coincée entre son discours de principe et la réalité du blocage. Elle ne peut exiger la démocratie sans s’attaquer aux racines du problème : l’occupation israélienne et la division palestinienne.
Conclusion - L’impasse démocratique, miroir du conflit
L’exigence posée par la tribune du Monde est juste : la France ne peut soutenir la création d’un État palestinien sans soutenir le renouveau de la démocratie palestinienne. Mais cette exigence ne peut être satisfaite sans s’attaquer simultanément aux racines du blocage.
L’occupation israélienne, les colonies, la division entre Fatah et Hamas, la peur du résultat électoral : autant d’obstacles qui rendent la démocratie impossible dans les conditions actuelles. La France doit utiliser sa reconnaissance comme un levier pour pousser Israël à respecter le droit international et pour favoriser une réconciliation entre Palestiniens.
Sans cela, la condition démocratique restera une formule diplomatique vide. Et une génération entière de Palestiniens continuera de grandir sans avoir jamais connu d’urne. Le débat est ouvert, mais le temps presse.