Façade d'une mairie française arborant la devise nationale et les drapeaux français et européen sur un balcon.
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Drapeaux de l'UE retirés par des maires RN : droit, symbole et conséquences

Le retrait du drapeau de l'UE par des maires RN cache une stratégie calculée. Entre vide juridique, guerre des mots et menaces sur les subventions, ce geste redéfinit l'espace public.

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Façade d'une mairie française arborant la devise nationale et les drapeaux français et européen sur un balcon.
Façade d'une mairie française arborant la devise nationale et les drapeaux français et européen sur un balcon. — (source)
Façade d'une mairie française arborant la devise nationale et les drapeaux français et européen sur un balcon.

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« Dehors les drapeaux européens » : la scène inaugurale des nouveaux élus RN

Le 29 mars 2026, à peine installé dans son fauteuil de maire, Christophe Barthès publie une vidéo sur le réseau social X. On le voit, escalier de fortune sous le bras, décrocher de ses propres mains le drapeau bleu à étoiles dorées du fronton de l'hôtel de ville de Carcassonne. L'acte est physique, calculé, filmé. En quelques secondes, le geste pose un acte politique dont les répercussions dépassent largement les murs de la cité médiévale. Dans les heures qui suivent, deux autres élus du Rassemblement national font de même. Bryan Masson publie le 30 mars une photo de la mairie de Cagnes-sur-Mer, façade dépouillée. Anthony Garénaux-Glinkowski, à Harnes, avait anticipé dès le 24 mars en retirant non seulement le drapeau européen, mais aussi le drapeau ukrainien. Trois villes, trois façades, un même message. Derrière ce bout de tissu décroché, c'est toute une conception de la souveraineté qui s'invite sur le devant de la scène municipale.

Le scénario est presque chorégraphié. Christophe Barthès, fraîchement élu à la tête de Carcassonne, prend à rebours le protocole d'installation habituel. Là où un nouveau maire signe généralement le registre et prononce un discours d'union, il monte sur un escabeau et décroche un drapeau. Le message accompagnant la vidéo sur X est sans ambiguïté : « Dehors les drapeaux européens à la mairie ! Place aux drapeaux français. » Restent sur le fronton le tricolore et le drapeau occitan, comme pour substituer une allégeance à une autre. Le lendemain, Bryan Masson à Cagnes-sur-Mer montre la façade nue de son propre hôtel de ville, sans vidéo cette fois, juste une image froide et assumée. À Harnes, Anthony Garénaux-Glinkowski va plus loin : dès le 24 mars, il fait retirer le drapeau européen et le drapeau ukrainien, un double geste qui élargit la cible. Ces scènes inaugurales ne doivent rien au hasard. Elles sont pensées pour la caméra, pour le partage viral, pour marquer les esprits dès le premier jour. C'est une mécanique de banalisation que les médias ont déjà repérée dans d'autres contextes liés à l'extrême droite.

Carcassonne, Cagnes-sur-Mer, Harnes : trois façades, un même geste

Les résultats électoraux donnent tout leur poids à ces retraits. À Carcassonne, Christophe Barthès ne s'est pas imposé dans une ville acquise d'avance : il a été élu au second tour avec 40,40 % des voix dans une triangulaire serrée face à François Mourad (Divers droite, 30,84 %) et Alix Soler-Alcaraz (union à gauche, 28,75 %). Autrement dit, près de six électeurs sur dix n'ont pas voté pour lui. Le retrait du drapeau intervient donc dans un contexte de légitimité fragmentée, ce qui rend le geste d'autant plus assumé comme une rupture. À Harnes, le maire brandit un chiffre historique : lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, 78,95 % des Harnésiens ont voté non. Il s'en sert comme d'un mandat rétrospectif pour justifier un acte que personne, vingt et un ans plus tôt, ne lui avait confié.

L'Hôtel de Ville en brique rouge avec uniquement le drapeau français après le retrait des drapeaux européen et ukrainien.

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Pourquoi le drapeau ukrainien est-il aussi retiré à Harnes ?

Le retrait simultané du drapeau ukrainien à Harnes n'est pas un ajout anecdotique. Il révèle la cohérence interne de la démarche : tout ce qui renvoie à une allégeance supranationale, qu'elle soit institutionnelle ou solidaire, est visé. Ce geste s'inscrit en rupture directe avec une jurisprudence récente. En décembre 2024, le tribunal administratif de Versailles avait jugé que l'apposition d'un drapeau ukrainien sur la façade d'un bâtiment public ne constituait pas une revendication politique mais un symbole de solidarité envers une nation victime d'une agression. Le maire de Harnes ignore délibérément cette distinction. Pour lui, le drapeau ukrainien et le drapeau européen relèvent de la même logique : celle d'une soumission à des entités extérieures à la nation. C'est cette équivalence, largement débattue sur les réseaux sociaux et dans les médias, qui donne au geste de Harnes une portée supplémentaire.

Un premier jour de mandat pensé pour la viralité

Le choix du calendrier n'est pas anodin. Chaque retrait intervient dans les heures ou les jours qui suivent l'installation officielle du nouveau maire, un moment où l'attention médiatique est naturellement concentrée sur la commune. En publiant une vidéo ou une photo dès ce premier jour, les élus RN s'assurent une visibilité maximale avec un effort minimal. Le geste inaugural devient un événement médiatique en soi, détournant l'attention des autres décisions prises ce même jour. À Carcassonne, Christophe Barthès a par exemple signé un arrêté « visant à lutter contre la mendicité en centre-ville et à la Cité Médiévale », évoquant un trouble à l'ordre public. Ce second acte, potentiellement plus impactant sur le quotidien des habitants, a été largement éclipsé par la polémique autour du drapeau. La communication visuelle l'emporte sur le contenu administratif.

Retirer le drapeau de l'UE : une stratégie coordonnée sur tout le territoire

Regarder une carte de France avec ces trois communes tracées dessus, c'est comprendre que le geste ne naît pas d'un terrain unique. Carcassonne, sous-préfecture de l'Aude, est une ville moyenne d'environ 47 000 habitants dont l'économie repose largement sur le tourisme autour de sa cité médiévale classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Cagnes-sur-Mer, dans les Alpes-Maritimes, est une ville côtière de 48 000 habitants inscrite dans l'agglomération niçoise, l'un des bastions historiques du RN. Harnes, dans le Pas-de-Calais, est une commune minière de 12 000 habitants, typique de ce bassin houiller en reconversion difficile. Trois réalités urbaines radicalement différentes. Pas de « petite commune rurale isolée » dans ce tableau, mais des villes moyennes et des communes urbaines densément peuplées. Cette diversité géographique est essentielle : elle signifie que le retrait du drapeau européen n'est pas l'excentricité d'un élu de village mais une consigne coordonnée qui s'applique à des échelles territoriales variées.

Des villes moyennes aux communes minières : pourquoi cette diversité compte

La signification politique change selon le terrain. À Carcassonne, Barthès instrumentalise une identité occitane forte en remplaçant le drapeau européen par le drapeau occitan. Ce glissement est significatif : il substitue un régionalisme à un supranationalisme, comme si la région pouvait servir de rempart contre l'Europe. À Harnes, l'argument puise dans la mémoire ouvrière et minière, un territoire où le vote de 2005 reste vécu comme un acte de résistance populaire. Cagnes-sur-Mer, dans l'orbite directe de Marine Le Pen, confirme que le RN est capable de traduire sa doctrine dans des intercommunalités urbaines denses, là où les enjeux de gestion quotidienne sont les plus complexes. Le geste n'est donc pas un simple coup symbolique : il épouse les contours spécifiques de chaque territoire pour maximiser sa résonance locale.

Drapeaux français et européens disposés sur la rambarde d'un hôtel de ville aux ornements en pierre sculptée.

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Janvier 2026 : quand les maires ruraux avaient ouvert la brèche en soutien aux agriculteurs

Ces retraits de fin mars ne surgissent pas de nulle part. Dès janvier 2026, plusieurs mairies rurales avaient déjà décroché le drapeau européen en soutien aux agriculteurs qui dénonçaient le traité de libre-échange entre l'Union européenne et les pays du Mercosur. Ce mouvement, parti de la base, avait reçu une couverture médiatique importante sans pour autant provoquer de crise politique majeure. Les maires RN de mars 2026 s'inscrivent dans cette continuité, mais ils la radicalisent. Là où les maires ruraux de janvier agissaient dans un contexte de contestation agricole ponctuelle, les nouveaux élus RN pérennisent le retrait. Le drapeau ne reviendra pas après la fin de la mobilisation des tracteurs. Il s'agit cette fois d'un acte de gouvernance, pas de protestation.

Du périphérique rural au centre-ville : une stratégie de normalisation progressive

La différence entre les maires ruraux de janvier et les maires RN de mars tient à la nature même de l'acte. En janvier, le retrait s'inscrivait dans une dynamique de contestation sociale largement partagée au-delà du RN : des agriculteurs en colère, des syndicats mobilisés, un tissu associatif local parfois favorable. En mars, le geste est revendiqué comme une décision d'autorité municipale, prise individuellement par le maire sans consultation préalable des habitants. Cette bascule est fondamentale. Elle marque le passage d'une protestation ponctuelle à une politique de façade pérenne. Le RN a compris que les symboles de l'espace public, précisément parce qu'ils semblent secondaires, sont des leviers d'action particulièrement efficaces pour normaliser ses positions sans susciter de résistance massive.

Face à cette accumulation de retraits, la question que tout lecteur se pose est immédiate : ont-ils le droit de faire ça ? La réponse, sur le plan strictement juridique, est oui. L'article 2 de la Constitution française ne reconnaît qu'un seul emblème national : le drapeau tricolore bleu, blanc, rouge. Aucune disposition légale n'impose le pavoisement européen permanent sur les façades des mairies. Les deux seules exceptions connues sont le 9 mai, date de la Journée de l'Europe, où le drapeau européen doit être arboré, et les établissements scolaires, conformément à l'article L111-1-1 du Code de l'éducation qui prévoit l'affichage du drapeau européen dans les classes et les salles. Pour le reste, tout est discrétionnaire. L'analyse de Me Stanislas François, avocat spécialisé, est éclairante : le drapeau européen peut être hissé, mais il doit toujours être associé aux couleurs françaises et placé à la droite du drapeau national. Cette règle protocolaire existe, mais son non-respect n'entraîne aucune sanction. Le cadre juridique est donc un vide que les nouveaux élus RN exploitent pleinement.

L'article L2121-29 du CGCT : le maire peut retirer, mais pas ajouter

Il y a une subtilité juridique centrale que peu de commentaires ont soulignée. Selon l'article L2121-29 du Code général des collectivités territoriales, le conseil municipal est seul compétent pour décider de l'apposition de drapeaux étrangers ou régionaux sur les bâtiments publics. La conséquence concrète est paradoxale : un maire peut retirer seul un drapeau européen déjà en place, mais il ne pourrait pas en apposer un nouveau sans délibération préalable du conseil municipal. Autrement dit, le geste de retrait est juridiquement plus facile à accomplir que son inverse. Un conseil municipal opposé au maire pourrait voter le rétablissement du drapeau, mais dans les trois communes concernées, le RN dispose soit de la majorité absolue, soit d'une majorité suffisante pour bloquer une telle délibération. Le retrait est donc, dans les faits, quasi irréversible à court terme.

La proposition de loi Lefèvre de 2023 : pourquoi le texte bloqué au Sénat aurait pu tout changer

Ce vide juridique aurait pu être comblé. Le 23 mars 2023, le député Renaissance Mathieu Lefèvre déposait une proposition de loi rendant obligatoire le pavoisement des drapeaux français et européen au fronton des mairies de communes de plus de 1 500 habitants, accompagné du portrait officiel du président de la République. Le texte était adopté en première lecture par l'Assemblée nationale le 10 mai 2023, par 130 voix pour, 109 contre et 8 abstentions. Un score serré qui disait déjà la division du pays sur le sujet. Mais le texte n'a jamais été examiné par le Sénat, où la droite et le centre disposaient d'une majorité hostile ou tiède. Trois ans plus tard, cette impasse législative permet aux maires RN d'agir en toute légalité. La proposition de Lefèvre est devenue un symptôme : elle révélait les divisions de la majorité présidentielle sur le dossier européen, divisions qui n'ont fait que s'approfondir depuis.

Un vide juridique transformé en outil politique

L'absence de sanction est le pilier de cette stratégie. Si le retrait du drapeau européen entraînait une amende, une suspension de subventions ou un recours automatique devant le tribunal administratif, le calcul politique serait radicalement différent. Mais le législateur, par omission ou par prudence, n'a jamais voulu inscrire le pavoisement européen dans le domaine de l'obligatoire au quotidien. Ce silence, qui pouvait passer pour une simple tolérance protocolaire, devient avec l'arrivée de maires RN un espace de manœuvre politique considérable. Le droit, ici, ne protège pas le symbole européen : il autorise sa disparition. C'est tout le paradoxe d'une construction européenne qui a bâti des institutions, des marchés, des frontières, mais qui n'a jamais réussi à inscrire son drapeau dans le marbre juridique des États membres.

Drapeau de l'UE retiré : la guerre des mots entre gouvernement et RN

Le cadre juridique une fois établi, la question devient politique : le geste est légal, mais est-il légitime ? La bataille rhétorique a été immédiate, violente, et révélatrice des profondes fractures qui traversent la société française sur la question européenne. D'un côté, le gouvernement a brandi l'argument de la cohérence. De l'autre, le RN a mobilisé la mémoire du référendum de 2005. Entre les deux, les débats médiatiques ont dérivé vers des comparaisons historiques lourdes, montrant à quel point ce petit bout de tissu bleu porte une charge émotionnelle disproportionnée. C'est précisément ce décalage entre l'objet matériel et les passions qu'il suscite qui fait du retrait du drapeau un acte politique redoutablement efficace, comme l'a analysé la façon dont l'extrême droite utilise la culture comme arme de séduction.

Benjamin Haddad et les fonds européens : l'argument du « prenez ou laissez »

La réplique la plus commentée est venue du ministre chargé de l'Europe, Benjamin Haddad. Interrogé par l'Agence France-Presse, il a lancé : « Vont-ils aussi refuser les fonds européens que touchent nos agriculteurs, nos entreprises pour la réindustrialisation, nos territoires ? Vont-ils rendre leurs indemnités du Parlement européen ? C'est du populisme qui montre que le RN n'a pas changé. » L'argument est politiquement efficace car il touche au nerf de la dépendance économique. Les territoires dirigés par le RN sont parmi les plus bénéficiaires des fonds structurels européens. Mais il a aussi ses limites : il suppose que le retrait d'un drapeau engage ipso facto un refus des subventions, ce qui n'est ni annoncé ni automatique. Le populisme, justement, consiste à dissocier le symbole du réel, et la réponse de Haddad valide paradoxalement la portée symbolique du geste en y répondant sur le terrain économique.

Jean-Philippe Tanguy et le référendum fantôme de 2005 : quand le RN réécrit l'histoire

Du côté du RN, la justification est venue du député Jean-Philippe Tanguy, qui a écrit sur X : « Les Français ont refusé par référendum en 2005 le « drapeau » européen, il est donc illégitime en France. » L'argument mérite d'être décortiqué. Le référendum du 29 mai 2005 portait sur la ratification du traité établissant une Constitution pour l'Europe. Il ne mentionnait nulle part le drapeau européen, qui existait depuis 1986 et n'avait jamais fait l'objet d'un vote populaire. De plus, le traité rejeté n'est jamais entré en vigueur, ce qui rend toute invocation de son contenu juridiquement caduque. Pourtant, l'argument fonctionne politiquement. Il s'appuie sur un souvenir démocratique réel, celui d'une soirée électorale où 54,67 % des Français avaient dit non, et il le recycle pour légitimer un acte qui n'avait rien à voir avec le contenu du vote. C'est un exercice de réécriture de l'histoire d'autant plus puissant qu'il touche à un vécu collectif.

Drapeau de l'UE et « occupation allemande » : la dérive rhétorique sur RMC

C'est sur le plateau de RMC que la polémique a atteint son point de rupture le plus spectaculaire. Invité pour débattre du sujet, le professeur de philosophie Jean-Loup Bonnamy a déclaré : « J'ai l'impression de vivre sous occupation allemande. Mettre le drapeau de l'UE, c'est mettre le drapeau de l'Allemagne sur nos bâtiments. » La réplique de Flora Ghebali, sur RMC Story, n'a pas tardé : « Comparer l'Union européenne avec l'occupation c'est dégueulasse. L'occupation c'est la guerre, l'UE c'est la paix. » Ce face-à-face, diffusé en plein jour sur une grande radio nationale, illustre la dérive rhétorique que permet un geste comme le retrait du drapeau. En quelques heures, on est passé d'une décision municipale sur le pavoisement à une comparaison avec la Seconde Guerre mondiale. Ce glissement n'est pas accidentel : il montre que le drapeau européen fonctionne dans le débat public comme un concentrateur d'anxiétés historiques bien plus profondes que la question institutionnelle.

Quelles conséquences concrètes après le retrait du drapeau européen ?

Le retrait du drapeau est un geste spectaculaire, mais ses conséquences pourraient se faire sentir bien au-delà de la façade de la mairie. Derrière le symbole, il y a un réseau concret de dépendances et de partenariats que ce geste fragilise. Les programmes scolaires européens, les subventions structurelles, les jumelages avec des villes étrangères : autant de fils qui relient ces communes à l'Union européenne et qui pourraient être tirés ou distendus dans les mois qui viennent. Cette dimension concrète est souvent absente des débats médiatiques, trop occupés à commenter la guerre des mots. Pourtant, c'est elle qui affectera directement la vie quotidienne des habitants, à commencer par les plus jeunes. Le parallèle avec d'autres scrutins locaux, comme les municipales à Paris où le droit de vote des étrangers a été un enjeu, montre comment les questions européennes se déclinent désormais à l'échelle municipale.

Erasmus, FEDER, FSE+ : ce que les villes risquent de perdre

Chiffrer la dépendance de ces territoires aux fonds européens, c'est mesurer l'ampleur de ce qui est mis en jeu. Harnes, ancien bassin minier du Pas-de-Calais, est le type même de territoire en reconversion qui dépend fortement du Fonds européen de développement régional (FEDER) et du Fonds social européen plus (FSE+) pour financer ses projets de transition économique, de formation professionnelle et d'aménagement urbain. Carcassonne, dont l'économie repose sur le tourisme et la valorisation patrimoniale de la Cité Médiévale, bénéficie elle aussi de financements européens pour la rénovation de ses infrastructures d'accueil. Le retrait du drapeau n'a évidemment pas d'effet juridique automatique sur ces subventions. Mais il crée un climat politique délétère : comment demander des fonds à une institution dont on refuse publiquement le symbole, le premier jour de son mandat ? Les services de la Commission européenne et les préfets, qui instruisent ces dossiers, ne sont pas aveugles au contexte politique local.

Les jumelages européens menacés par le geste symbolique

Les jumelages de villes sont des engagements politiques entre municipalités qui reposent sur une relation de confiance. Carcassonne est jumelée avec Eggenfelden en Allemagne. Harnes maintient des liens avec des communes d'Europe de l'Est et du continent. Cagnes-sur-Mer entretient des partenariats avec des villes côtières méditerranéennes. Quand un maire retire publiquement le drapeau de l'Union à laquelle appartient sa ville partenaire, le message reçu de l'autre côté de la frontière est clair : ce partenariat n'a plus la même valeur politique. Les municipalités étrangères pourraient choisir de geler les échanges, de repenser les coopérations, ou simplement de répondre par un geste symétrique. Le jumelage, qui était censé transcender les clivages politiques, devient un otage de la bataille identitaire menée sur les façades de mairie.

Erasmus menacé : quand une génération paie le prix du geste symbolique

Pour les jeunes de ces villes, le retrait du drapeau européen n'est pas un débat abstrait. C'est une génération qui a grandi avec l'euro dans sa poche, Erasmus comme horizon d'études, le programme DiscoverEU comme possibilité de voyage. Les lycéens de Carcassonne ou de Harnes qui préparent des dossiers de bourse européenne, qui participent à des échanges scolaires avec l'Allemagne ou l'Espagne, voient leur mairie envoyer un signal en contradiction avec leurs propres trajectoires. Un lycéen de terminale à Harnes qui postule pour un programme Erasmus+ ne comprendra pas forcément les nuances juridiques du pavoisement municipal. Il verra en revanche très clairement que son maire a choisi de rejeter publiquement l'espace institutionnel qui rend son projet possible. Ce décalage générationnel est peut-être le coût le plus invisible mais le plus réel du geste symbolique.

Une personne sur le balcon d'un hôtel de ville en pierre, devant les drapeaux européen, français et un drapeau rouge.

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Le 9 mai, Journée de l'Europe : le test de vérité qui approche

Le calendrier impose un rendez-vous incontournable : le 9 mai 2026, Journée de l'Europe. C'est le seul jour de l'année où le drapeau européen est légalement obligatoire sur les façades des mairies françaises. Les maires de Carcassonne, Cagnes-sur-Mer et Harnes vont-ils s'y plier ? S'ils refusent, ils entreront dans une désobéissance institutionnelle ouverte, susceptible de faire l'objet d'un recours contentieux. S'ils s'y plient, ils devront expliquer pourquoi le drapeau est acceptable un jour par an mais inacceptable les 364 autres jours. Ce 9 mai sera un test de vérité, un moment de bascule médiatique où l'on saura si le retrait de mars était une scène inaugurale soigneusement calculée ou le premier acte d'une désobéissance pérenne.

Drapeau et clivage générationnel : quand l'espace public divise

Le contraste est saisissant entre une génération de maires qui construit sa légitimité politique sur le rejet de l'Union européenne et une génération de jeunes qui expérimente l'Europe comme un espace de liberté et d'opportunités concrètes. Le drapeau, accroché ou décroché, devient le point de fixation d'un clivage qui n'est plus simplement gauche-droite mais avant-déçus et après-Erasmus. Ce clivage, visible sur la façade de la mairie, pourrait structurer les prochaines échéances électorales locales. Quand un élu local fait du drapeau un enjeu de souveraineté municipale, il redéfinit les termes du débat public dans sa commune pour des années.

Ce que les façades dépouillées révèlent sur la France de 2026

Revenir à l'image de départ, c'est comprendre que la façade d'une mairie n'est jamais neutre. Christophe Barthès sur son escabeau à Carcassonne, Bryan Masson face à sa mairie nue à Cagnes-sur-Mer, Anthony Garénaux-Glinkowski signant l'ordre de retrait à Harnes : ces trois scènes disent quelque chose de la France de mars 2026. Le retrait du drapeau européen n'est ni anodin ni purement symbolique. Il est le premier acte visible d'une nouvelle gouvernance municipale RN qui teste les limites du possible, crée des précédents juridiques, et transforme l'espace public en outil de démarcation identitaire. Mais il révèle aussi une contradiction structurelle que Benjamin Haddad a mise en lumière : on peut décrocher un drapeau d'un geste, on ne peut pas décréter l'autonomie économique d'un territoire avec la même facilité. Le vrai test ne sera pas le 29 mars devant les caméras, mais les mois qui suivront, quand il faudra signer les demandes de subventions européennes, renouveler les jumelages fragilisés, et regarder les jeunes de la ville en face. Ce geste apparemment minuscule sur une façade de mairie est un test politique dont les conséquences concrètes dépasseront largement le symbole, bien au-delà du bleu et des étoiles dorées.

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Questions fréquentes

Les maires ont-ils le droit de retirer ce drapeau ?

Oui, sur le plan juridique, aucun texte n'impose le pavoisement européen permanent sur les mairies, sauf le 9 mai (Journée de l'Europe) et dans les établissements scolaires. L'article L2121-29 du Code général des collectivités territoriales permet par ailleurs à un maire de retirer seul un drapeau déjà en place.

Pourquoi le drapeau ukrainien a-t-il aussi été retiré ?

À Harnes, le maire a justifié ce double retrait par sa position souverainiste, estimant qu'un seul drapeau doit flotter sur les bâtiments publics. Il assimile ainsi le drapeau ukrainien et le drapeau européen à des allégeances supranationales, ignorant une jurisprudence de 2024 qui qualifiait le drapeau ukrainien de simple symbole de solidarité.

Quelles conséquences ces retraits peuvent-ils avoir ?

Au-delà du symbole, ces actes risquent de fragiliser les jumelages avec des villes étrangères et de créer un climat délétère pour l'obtention de fonds européens, dont ces territoires en reconversion sont souvent dépendants. Ils créent également un fort décalage avec les jeunes, qui bénéficient concrètement des programmes de mobilité européenne.

Que risque un maire s'il refuse de pavoiser le 9 mai ?

Le 9 mai est le seul jour de l'année où l'affichage du drapeau européen est légalement obligatoire sur les façades des mairies. Un refus de s'y plier constituerait une désobéissance institutionnelle ouverte, susceptible de faire l'objet d'un recours contentieux devant le tribunal administratif.

Sources

  1. Des maires RN nouvellement élus retirent le drapeau européen de leur hôtel de ville · lemonde.fr
  2. [PDF] JANVIER 2015 : LE CATALYSEUR - Fondation Jean-Jaurès · jean-jaures.org
  3. lefigaro.fr · lefigaro.fr
  4. midilibre.fr · midilibre.fr
  5. Several French far-right mayors take down EU flags | National News · purdueexponent.org
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Mélissa Turbot @society-lens

Je m'intéresse à ceux dont personne ne parle. Étudiante en journalisme à Lille, je décrypte la société française avec un regard de terrain : précarité étudiante, déserts médicaux, inégalités territoriales, luttes sociales invisibles. Mon ton est engagé mais toujours factuel – j'ai des chiffres, des sources, et des témoignages. Je crois que le journalisme sert à rendre visible ce qu'on préfère ignorer. Mes articles ne sont pas confortables, mais ils sont honnêtes.

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