L'année 2025 restera sans doute comme un tournant majeur dans l'histoire de la régulation énergétique aux États-Unis, marquant une convergence brutale entre les ambitions politiques de Donald Trump et les impératifs énergétiques démesurés de la Silicon Valley. En quelques mois, l'architecture de sécurité nucléaire, patiemment construite depuis des décennies, s'est vue démantelée au nom de l'efficacité et du progrès technologique. Cette réorganisation, pilotée par le Department of Government Efficiency (DOGE) d'Elon Musk, ne se contente pas de redéfinir les règles administratives ; elle ouvre la porte de la Commission de régulation nucléaire américaine (NRC) aux intérêts privés des géants de la tech, avides d'une énergie massive pour alimenter leurs infrastructures d'intelligence artificielle. Ce basculement sans précédent, où la sécurité civile semble sacrifiée sur l'autel de la vitesse de déploiement, mérite une analyse approfondie pour comprendre les enjeux de ce nouveau paradigme industriel.

16 juin 2025 : le jour où Trump a décapité le gendarme du nucléaire américain
Le 16 juin 2025, une onde de choc a parcouru les couloirs de la bureaucratie fédérale américaine et les salles de marchés mondiaux. Ce lundi-là, Donald Trump a signé l'ordre de limogeage de Christopher T. Hanson, l'un des cinq commissaires de la NRC, une agence pourtant réputée pour son indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif. Cette décision ne fut pas une simple rotation administrative habituelle, mais une véritable décapitation symbolique, envoyant un message sans équivoque sur la nouvelle doctrine de la Maison Blanche : l'ère de la régulation autonome était révolue, laissant place à une soumission totale aux objectifs de l'exécutif. Cet événement marque le point de départ d'une offensive systématique contre les freins réglementaires qui, selon l'administration, entravent le potentiel énergétique du pays.

La brutalité de ce renvoi a laissé de nombreux observateurs interdits, tant elle bafoue les traditions juridiques américaines. En effet, la NRC est conçue comme une agence indépendante, précisément pour isoler la sûreté nucléaire des pressions politiques immédiates. En agissant de manière aussi unilatérale et expéditive, le président Trump a non seulement rompu avec ce principe de précaution, mais a aussi signalé aux industriels que les verrous de sécurité étaient désormais desserrés. Ce geste fort s'inscrit dans un contexte plus large de Trump et la Silicon Valley : la rupture, l'IA et 273 millions de dollars en jeux, illustrant une volonté commune d'accélérer les processus à tout va.
Christopher Hanson, ce commissaire renommé par Biden et licencié « sans cause »
Le parcours de Christopher T. Hanson est celui d'un expert respecté, ayant gravi les échelons de la régulation sur la base de sa compétence technique plutôt que de son allégeance politique. Nommé initialement par Donald Trump lui-même en 2020 pour siéger à la commission, Hanson avait vu son mandat reconduit par Joe Biden en 2024 pour une période s'étendant jusqu'en 2029. Cette reconduction signifiait, aux yeux du législateur, une continuité nécessaire dans la gestion des risques nucléaires, indépendamment des alternances électorales. Pourtant, le 16 juin 2025, ce garant de la stabilité a été brutalement écarté.
Hanson a déclaré avoir reçu son avis de licenciement « sans cause », une formulation administrative froide qui masque mal l'anormalité constitutionnelle de la situation. Le renvoi d'un commissaire d'une agence indépendante en cours de mandat, sans faute lourde avérée, constitue une rupture juridique majeure. En justifiant ce geste par des impératifs d'alignement politique, la Maison Blanche a ignoré le principe fondamental de la protection de ces fonctionnaires contre l'arbitraire présidentiel. Ce limogeage force la main au Sénat et au Congrès, les mettant devant le fait accompli d'une NRC désormais purgée de ses éléments jugés trop freinateurs.
« Toutes les organisations sont plus efficaces quand les dirigeants rament dans la même direction »
La justification fournie par la Maison Blanche pour justifier ce limogeage éclair est aussi troublante que révélatrice. Selon un porte-parole de l'exécutif, l'objectif est de s'assurer que tous les membres de l'administration tirent dans la même direction. Cette phrase, qui pourrait s'apparenter à une lapalissade managériale, prend une dimension inquiétante lorsqu'elle est appliquée à une agence de sécurité nucléaire. La régulation efficace repose en effet sur la contradiction, le doute scientifique et la prudence, non sur l'unanimité aveugle derrière une direction politique.

En imposant cette logique de conformité, l'administration Trump suggère que la sécurité nucléaire doit se plier à un agenda économique et idéologique préétabli, plutôt que de dicter celui-ci. Cela soulève une question cruciale : quelle direction impose-t-on désormais à la commission ? Si la « direction » est dictée par l'urgence énergétique de la Silicon Valley, comme le suggèrent les nominations ultérieures, alors la sécurité risque de devenir une variable d'ajustement. Cette rhétorique de l'efficacité organisationnelle masque mal une remise en cause de l'indépendance scientifique, transformant la NRC en exécutant docile des volontés d'une industrie en quête de puissance.
L'IA affamée : pourquoi Microsoft, Google et Amazon parient des milliards sur le nucléaire
Pour comprendre la violence de la prise de contrôle de la NRC, il faut analyser la demande colossale qui émane désormais de la côte Ouest américaine. Les géants technologiques ne cherchent plus simplement à améliorer leurs marges ou à diversifier leurs sources d'énergie ; ils sont en train de se battre pour leur survie énergétique face à une explosion de la consommation de leurs infrastructures d'intelligence artificielle. L'IA générative et les centres de données massifs nécessitent une densité énergétique que le solaire ou l'éolien, par nature intermittents, peinent à fournir seule. Le nucléaire, avec sa capacité de production continue et massive, est devenu l'eldorado inévitable pour des entreprises qui prévoient une multiplication de leurs besoins.
Cette ruée vers l'atome n'est pas une tendance passagère, mais un pivot stratégique majeur pour les Big Tech. Nous assistons à une redéfinition du paysage énergétique américain, où des entreprises privées investissent des milliards pour construire ou racheter des capacités de production nucléaire, se positionnant de fait comme des acteurs clés de la politique énergétique nationale. Cette situation crée une dépendance réciproque dangereuse : l'État dépend de ces entreprises pour son hégémonie technologique, et ces entreprises dépendent de l'État pour sécuriser une énergie que le marché ne peut leur fournir sans bouleversements réglementaires majeurs.

Three Mile Island, Kairos Power : les accords qui valent des milliards
Les exemples de cette frénésie d'investissement sont nombreux et concrétisent l'alliance objective entre la tech et le nucléaire. Microsoft a ainsi conclu un accord historique pour racheter l'intégralité de l'énergie produite par la centrale de Three Mile Island, site célèbre pour l'accident de 1979 mais qui abrite encore un réacteur fonctionnel. Ce geste symbolique fort, accompagné de l'adhésion de Microsoft à la World Nuclear Association, marque l'intégration définitive de l'entreprise dans le lobby nucléaire. Il ne s'agit plus là de greenwashing, mais d'une stratégie d'acquisition brute de mégawatts.
De son côté, Google a misé sur l'innovation technologique en finançant massivement Kairos Power, une start-up spécialisée dans les petits réacteurs modulaires. L'objectif affiché est ambitieux : générer 50 mégawatts d'énergie d'ici 2030 sur le site d'Oak Ridge, dans le Tennessee. Amazon n'est pas en reste, multipliant les projets et les partenariats pour sécuriser l'approvisionnement de ses immenses centres de traitement de données. Ces sommes investies dépassent la simple diversification énergétique ; elles représentent un pari sur la capacité de l'industrie nucléaire à se réinventer rapidement, un pari qui ne peut être gagné que si la régulation s'assouplit drastiquement.
1,5 % de l'électricité mondiale qui va doubler : l'insoutenable soif des data centers
Les chiffres fournis par l'Agence internationale de l'énergie sont édifiants et expliquent la panique qui s'empare des dirigeants de la tech. Actuellement, les centres de données représentent environ 1,5 % de la consommation mondiale d'électricité. Cependant, cette proportion est explosive : les prévisions tablent sur un doublement de cette consommation dans les cinq prochaines années. Cette croissance vertigineuse est portée par l'adoption massive de l'intelligence artificielle, dont les modèles nécessitent des ressources de calcul faramineuses pour être entraînés et exploités.
Plus inquiétant encore pour les stratèges de la Silicon Valley est le concept de « point de saturation ». Selon les estimations des acteurs du domaine, les ressources énergétiques disponibles ne suffiront plus à alimenter l'essor de l'intelligence artificielle dans quinze mois tout au plus. Dans ce contexte pressant, les mécanismes de décision sont sous tension, transformant les procédures de sécurité, perçues comme trop lentes, en obstacles mortels pour la pérennité des initiatives. L'objectif a donc évolué : il ne s'agit plus de privilégier l'énergie la plus verte, mais de trouver « assez d'énergie, n'importe comment », quitte à court-circuiter les procédures de sécurité qui ont coûté des décennies de patience.
L'ordre exécutif 14300 : DOGE à l'assaut des règles de sécurité nucléaire
L'instrument juridique de cette transformation radicale n'est pas une loi passée au Congrès, mais un ordre exécutif, l'EO 14300, signé par Donald Trump en mai 2025. Ce texte représente l'arme juridique principale de l'administration pour redéfinir le périmètre d'action de la NRC. En mandatant des réformes drastiques, cet ordre exécutif place la régulation nucléaire sous la tutelle directe de la Maison Blanche, via le Bureau de la Maison Blanche pour l'information et la réglementation, et surtout via le nouveau Département de l'Efficacité gouvernementale (DOGE).
Ce changement de tutelle est sémantiquement et politiquement significatif. Le DOGE, dirigé par Elon Musk, n'est pas une agence scientifique mais un organe d'optimisation budgétaire et administrative, dont la philosophie repose sur la réduction des coûts et l'accélération des processus. Appliquer cette logique comptable à la sécurité nucléaire revient à changer la nature même de la mission de la NRC : il ne s'agit plus de réguler au nom de la sécurité publique, mais de « débloquer » le potentiel industriel au nom de l'efficacité économique. C'est une mutation culturelle profonde qui menace de subordonner l'expertise technique aux impératifs de rentabilité immédiate.

« Révision complète » des réglementations : le mandat explicite de la Maison Blanche
L'ordre exécutif 14300 contient une injonction précise : mener une « révision complète » des réglementations de sécurité nucléaire en vigueur. Ce terme de « révision complète » ne doit pas être trompeur ; dans le jargon administratif actuel, il sous-entend un allègement massif des procédures jugées obsolètes ou trop contraignantes. La coordination demandée avec le Bureau de la Maison Blanche et le DOGE laisse peu de place au doute sur l'objectif final : supprimer les freins qui empêchent le déploiement rapide des nouveaux réacteurs, notamment les SMR (Small Modular Reactors).
Ce mandat marque la fin de l'approche prudente qui prévalait jusqu'alors. Le vocabulaire utilisé par l'administration, axé sur l'efficacité et la modernisation, masque mal une réalité : une dérégulation programmée. En plaçant le DOGE au cœur de ce processus, Trump a créé un mécanisme où la réduction des coûts bureaucratiques prime sur la rigueur de l'évaluation des risques. Les règles de sécurité ne sont plus vues comme un rempart nécessaire, mais comme une « taxe » bureaucratique qu'il faut réduire pour favoriser l'innovation. C'est une vision à court terme qui ignore les coûts humains et environnementaux potentiels d'un accident nucléaire.
Quand le DOGE d'Elon Musk rencontre la fission nucléaire
La figure centrale de cette réorganisation est bien évidemment Elon Musk. Nommé haut conseiller de Trump et chef du DOGE en 2025, le milliardaire de Tesla et SpaceX applique sa méthodologie de « destruction créatrice » aux structures de l'État fédéral. Musk, qui a bâti sa fortune sur la rupture des codes existants dans l'automobile et l'aérospatiale, étend désormais sa philosophie au domaine sensible de l'énergie atomique. Sa nomination a entraîné des coupes drastiques dans de nombreuses agences, et la NRC est devenue une cible prioritaire.
Le paradoxe est saisissant : un homme à la tête d'un empire technologique énergivore se voit confier les clés de la régulation de l'énergie dont il a désespérément besoin. Le conflit d'intérêts est patent, quoique jamais explicitement admis par les intéressés. La logique du DOGE, inspirée des méthodes de la Silicon Valley — « move fast and break things » (avance vite et casse des choses) — est fondamentalement incompatible avec l'éthique de la sûreté nucléaire, qui repose sur la lenteur, la vérification et la redondance. En imposant cette culture de la vitesse aux ingénieurs de la NRC, le DOGE risque de briser non pas des processus inutiles, mais les chaînes de sécurité qui protègent le public.

Ho Nieh et la « prise de contrôle hostile » dénoncée par le sénateur Whitehouse
Avec le départ forcé de Christopher Hanson, la Maison Blanche a dû nommer un nouveau commissaire pour occuper le siège vacant et redéfinir la majorité au sein de la commission. Le choix s'est porté sur Ho Nieh, un profil issu du sérail de l'industrie nucléaire. Si sa compétence technique est indéniable, sa nomination a été perçue par de nombreux observateurs comme l'aboutissement d'une stratégie de capture réglementaire. En plaçant un homme de l'industrie à la tête de l'organisme qui est censé la contrôler, l'administration Trump lève un dernier obstacle à la réalisation des projets des géants de la tech.
Cette nomination n'a pas manqué de susciter une vive réaction politique, notamment chez les démocrates qui y voient une violation de la séparation des pouvoirs. Le sénateur Sheldon Whitehouse (D., R.I.) a utilisé des termes durs pour qualifier cette manœuvre, parlant ouvertement d'une « hostile takeover » (prise de contrôle hostile). Cette réprobation transcende les clivages partisans habituels pour toucher au cœur du fonctionnement démocratique : l'indépendance des agences de régulation. L'installation de Ho Nieh à la NRC symbolise la victoire d'une approche industrielle et court-termiste sur une vision de long terme de la sécurité nucléaire.
De Southern Nuclear à la NRC : le parcours d'un homme de l'industrie
Le CV de Ho Nieh est exemplaire de la collaboration étroite entre le secteur privé et la régulation, mais sa nomination actuelle inverse la dynamique habituelle. Vice-président des affaires réglementaires chez Southern Nuclear depuis 2021, Nieh est un acteur incontournable du secteur. Il occupe actuellement un poste d'executive prêté à l'Institute of Nuclear Power Operations (INPO), une organisation de l'industrie dédiée à l'amélioration de la sécurité et de la fiabilité des centrales. Avant de rejoindre le secteur privé, il a passé 19 ans à la NRC, entre 1997 et 2016, y occupant des postes techniques de haut niveau.
Ce parcours, bien que respectable, pose la question du biais cognitif. Connaissant intimement le fonctionnement de l'agence de l'intérieur, Nieh est parfaitement outillé pour naviguer dans ses méandres et, potentiellement, pour influencer les décisions en faveur des intérêts qu'il représentait jusqu'alors. Bien qu'il ait passé la majorité de sa carrière dans la fonction publique, son passage récent par les rangs de Southern Nuclear jette le doute sur sa capacité à rester un arbitre impartial. C'est la figure archétypale du « regulator-captured » : un régulateur qui a internalisé les problématiques de l'industrie au point de privilégier leur solution plutôt que l'intérêt général.
« Hostile takeover » : les mots choisis d'un sénateur démocrate

La réaction du sénateur Sheldon Whitehouse a été rapide et sévère. En retirant son soutien à la renomination de David Wright, un autre commissaire, et en dénonçant la nomination de Ho Nieh, il a mis le doigt sur la dérive institutionnelle en cours. Pour Whitehouse, il ne s'agit plus d'une simple rotation de personnel, mais d'une « prise de contrôle hostile » de la NRC par le Département de l'Énergie (DOE) et le DOGE. Ce terme, habituellement réservé aux raids financiers sur les entreprises mal en point, décrit ici l'assaut mené contre l'indépendance de l'agence.
Concernant Ho Nieh spécifiquement, le sénateur a déclaré : « Je n'exclus pas mon soutien pour lui, mais… », laissant planer un scepticisme lourd de sens. Cette réserve illustre l'inconfort du Congrès face à une Maison Blanche qui outrepasse ses prérogatives. Les démocrates craignent que cette nomination ne soit que la première étape d'une transformation en profondeur de la NRC, la transformant en simple chambre d'enregistrement pour les projets de la Silicon Valley et de ses alliés dans le secteur énergétique traditionnel. La « prise de contrôle » est d'autant plus hostile qu'elle vise à neutraliser la capacité de l'agence à dire « non » aux projets industriels risqués.
SMR : ces réacteurs miracles qui n'existent encore que sur papier
Au cœur de cette bataille politique et industrielle se trouve une technologie promise à un avenir glorieux : les petits réacteurs modulaires, ou SMR. Présentés comme la solution miracle pour allier production nucléaire et flexibilité, ils sont l'argument principal avancé par la Silicon Valley pour justifier la dérégulation de la NRC. Selon la narrative des géants de la tech, ces réacteurs seraient plus sûrs, moins coûteux et plus rapides à construire que les gigantesques centrales conventionnelles. Pourtant, derrière cette promesse marketing se cache une réalité technique beaucoup plus complexe et incertaine.
Il est crucial de comprendre que l'engouement pour les SMR précède largement leur existence physique. La plupart des projets en sont encore au stade de la conception, des simulations ou des prototypes à très petite échelle. Pourtant, des milliards de dollars ont déjà été investis sur la base de ces promesses, créant une bulle d'attentes qu'il est désormais politiquement difficile de dégonfler. La pression sur la NRC est donc immense pour valider des designs qui n'ont pas encore fait leurs preuves, créant une situation où la régulation court après l'investissement financier.
« La plupart des SMR sont sur papier » : le verdict de l'ancienne présidente de la NRC
Cette réalité a été rappelée avec force par Allison Macfarlane, ancienne présidente de la NRC et professeure à l'University of British Columbia. Dans une analyse lucide des tendances actuelles, elle a balayé l'enthousiasme ambiant par une phrase tranchante : « La plupart des SMR sont sur papier ». Ce constat, technique et sans appel, met en perspective le décalage entre le discours médiatique sur la « renaissance nucléaire » et l'état réel de la recherche et du développement.
Macfarlane insiste sur le fait que ces technologies n'ont pas encore dépassé le stade des tests rigoureux et qu'elles sont à des années de devenir financièrement viables à grande échelle. Sa phrase clé, « Vous ne pouvez pas contourner la physique », résume parfaitement le défi que la Silicon Valley semble vouloir ignorer. Contrairement au code logiciel, qui peut être patché indéfiniment, les lois de la physique nucléaire sont implacables. Accélérer les processus d'approbation ne permettra pas de sauter les étapes nécessaires à la validation de la sûreté des matériaux et des systèmes de refroidissement. Avoir des commissaires nommés pour accélérer des processus naturels immuables est une illusion dangereuse.
Entre promesses d'investissements et réalité technique, le grand écart
Le contraste est saisissant entre les milliards annoncés par Google, Microsoft et Amazon et l'état réel de la technologie SMR. L'urgence énergétique de l'IA, avec son horizon de saturation de 15 mois, entre en collision frontale avec les délais de développement technologique, qui se comptent en années, voire en décennies. Ce décalage temporel crée une pression immense pour « forcer » le passage, en approuvant des concepts avant qu'ils ne soient mûrs.
Le danger est de voir la NRC, sous l'influence du DOGE et de ses nouveaux commissaires, abaisser ses critères d'exigence pour permettre le déploiement de réacteurs non éprouvés. Si l'industrie promet des réacteurs « intrinsèquement sûrs », la réalité des ingénieries est faite de compromis et de risques imprévus. En voulant satisfaire la soif énergétique immédiate des data centers, on risque de créer des infrastructures nucléaires dont la maîtrise à long terme est incertaine. Le grand écart entre l'argent dépensé et la physique disponible ne pourra être comblé par des décrets administratifs, et tenter de le faire pourrait avoir des conséquences catastrophiques.
Quelles règles de sécurité la NRC va-t-elle sacrifier sur l'autel de l'efficacité ?
La conséquence directe de cette prise de contrôle politique et industrielle est la remise en cause des procédures de sécurité. Sous la pression du DOGE et des besoins de la Silicon Valley, la NRC se voit contrainte d'identifier quels « freins » peuvent être levés pour accélérer les déploiements. Cette logique d'efficacité administrative menace de sacrifier des garde-fous qui ont été érigés à la suite d'expériences tragiques. La question n'est plus de savoir si un projet est sûr, mais s'il est « suffisamment sûr » pour être autorisé rapidement.
Cette évolution sémantique est fondamentale. Le seuil de tolérance au risque est en train d'être recalibré par des politiques et des ingénieurs financiers, pour qui un incident probabiliste est un coût acceptable comparé au retard de déploiement d'une IA générative. Cette vision binaire et comptable ignore la nature systémique des risques nucléaires, où une défaillance locale peut avoir des conséquences globales. Les règles de sécurité ne sont pas de la paperasse inutile ; elles sont l'ossature de la prévention des accidents.
Le précédent de 1979 : pourquoi la NRC avait été créée après Three Mile Island
Pour mesurer le danger de la situation actuelle, il est indispensable de se rappeler les origines de la NRC. L'accident de Three Mile Island en 1979 a été un électrochoc mondial, révélant les défaillances d'une régulation trop proche des promoteurs de l'industrie nucléaire. En réponse à cette crise, le Congrès avait créé la NRC pour séparer clairement la mission de promotion du nucléaire (dévolue au Département de l'Énergie) de celle de sa régulation et de sa sécurité. Cette séparation stricte devait garantir que la sûreté ne soit jamais sacrifiée sur l'autel des intérêts économiques ou politiques.
Aujourd'hui, cette séparation historique est remise en cause de manière flagrante. En plaçant des industriels et des efficients du DOGE aux commandes de la NRC, l'administration Trump recrée les conditions qui avaient mené aux crises du passé. L'histoire risque de se répéter dans l'autre sens, mais avec des enjeux technologiques accrus par la complexité et la dispersion des futurs sites SMR. Oublier les leçons de 1979 pour gagner quelques mois dans un calendrier de déploiement industriel est une faute historique dont les générations futures pourraient payer le prix fort.
Procédures d'approbation accélérées : le risque d'un « trop vite, trop loin »
Les régulations susceptibles d'être assouplies sous le prétexte d'efficacité sont nombreuses et vitales. Parmi elles, on trouve les délais d'examen des permis, qui permettent aux experts de l'agence de vérifier la robustesse des conceptions face aux séismes ou aux actes malveillants. On trouve aussi les exigences de sûreté spécifiques pour les nouveaux types de réacteurs, comme les SMR, qui utilisent des combustibles ou des systèmes de refroidissement nouveaux dont le comportement en cas d'accident n'est pas encore totalement compris.
La logique du « trop vite, trop loin » s'applique ici parfaitement. En voulant accélérer les approbations, la NRC risque d'autoriser des installations pour lesquelles les protocoles d'inspection et de maintenance ne sont pas encore matures. Appliquer la logique du « move fast and break things » de la Silicon Valley à la fission nucléaire est une aberration. Si un site web plante ou qu'une fusée explose sur un pas de tir, les dommages sont matériels et financiers. Si un réacteur nucléaire « saute » une étape de validation et qu'un incident survient, les conséquences sont sanitaires, environnementales et durables. Sacrifier la rigueur de l'inspection sur l'autel de la vitesse est un pari que le pays tout entier est forcé de jouer.
Conclusion : quand l'efficacité gouvernementale rime avec risque nucléaire
La transformation de la NRC orchestrée par l'administration Trump et le DOGE d'Elon Musk ne constitue pas une simple réforme administrative. Elle marque la fin d'un âge d'or de la régulation indépendante et le début d'une ère de collaboration étroite, voire de collusion, entre l'État régulateur et les géants de la technologie. Ce qui s'est joué à travers le limogeage de Christopher Hanson et la nomination de Ho Nieh, c'est l'abandon du principe de précaution au profit d'une vision utilitariste de l'énergie. La Silicon Valley, affamée de mégawatts pour ses IA, a trouvé en Donald Trump un partenaire prêt à briser les verroux qui l'empêchaient d'accéder directement au formidable potentiel de l'atome.
Cette convergence d'intérêts est redoutable d'efficacité mais porte en elle les germes d'une future crise. En alignant la « direction » de la régulation sur celle des profits technologiques, nous avons créé une situation où la sécurité civile est désormais en compétition directe avec la vitesse de l'innovation. Les garde-fous qui avaient été érigés pour protéger le public sont démantelés pièce par pièce, remplacés par des promesses de technologies miracles qui n'existent encore que sur le plan conceptuel. Le risque n'est plus seulement une mauvaise gestion de l'argent public, mais une menace tangible pour l'environnement et la sûreté des populations.
La convergence d'intérêts entre tech et Maison Blanche
Il ne faut pas se méprendre sur le ralliement récent des dirigeants de la Silicon Valley à Donald Trump. Si Jeff Bezos, Sundar Pichai ou Mark Zuckerberg ont assisté en rangs serrés à l'investiture du 20 janvier 2025, ce n'était pas par adhésion soudaine à une idéologie politique, mais par pragmatisme industriel. Comme l'a analysé Le Monde, ce rapprochement s'inscrit dans une recherche d'accès aux ressources. Le deal implicite est simple : soutien politique et médiatique en échange d'une dérégulation énergétique massive.
Cette alliance se cristallise autour de l'accès au nucléaire, mais elle a des ramifications plus larges, notamment dans la politique étrangère, comme on peut le voir avec la question du Groenland : Trump pousse l’Europe vers le nucléaire. Les Big Tech sont devenues des acteurs géopolitiques dont les besoins dictent en partie la politique étrangère américaine. Cette capture de l'État par des intérêts privés, sous couvert d'efficacité gouvernementale, représente une dérive démocratique majeure.
L'avenir d'un régulateur sous tutelle
L'indépendance de la NRC avait été conçue après une catastrophe pour garantir que la sécurité ne soit jamais otage des priorités politiques. Sa suppression effective, par l'intermédiaire du DOGE et d'un ordre exécutif, prépare peut-être les conditions d'une autre catastrophe. La question qui reste en suspens est celle de la responsabilité. Si un SMR, approuvé à la hâte par une commission sous tutelle politique, venait à connaître une défaillance majeure, qui serait tenu pour responsable ? Les ingénieurs qui ont eu peur de parler ? Les commissaires nommés pour « ramer dans la même direction » ?
Nous sommes entrés dans une phase dangereuse où l'expérimentation technologique sur des concepts nucléaires risqués est encouragée par un régime politique qui méprise la complexité scientifique. En dérégulant l'atome pour satisfaire l'appétit des algorithmes, nous jouons avec le feu d'une manière que l'histoire n'avait encore jamais connue. L'efficacité gouvernementale prônée par le DOGE pourrait bien se révéler être l'antichambre d'un inefficacité catastrophique : celle de l'impuissance face à un désastre nucléaire que nous aurons nous-mêmes autorisé par précipitation.