Gros plan sur un marteau de juge brisant lentement une affiche officielle sur un fond sombre, poussière de papier flottant dans la lumière
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Dissolutions de groupuscules : une arme juridique inefficace ?

L'État dissout de nombreux groupuscules, mais cette stratégie est-elle efficace ? Entre résilience des structures, effet martyr et perte de renseignement, le bilan est nuancé. Analyse des limites et effets pervers de l'outil administratif.

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L'actualité récente, marquée par le drame survenu à Sciences-po Lyon, a brutalement remis sur le devant de la scène la question épineuse de l'efficacité des dissolutions administratives. Alors que l'État tente de répondre à la montée des violences politiques par une utilisation massive de l'arsenal législatif hérité de 1936, de nombreuses voix s'élèvent pour souligner les limites, voire les dangereux contre-effets, de cette stratégie. Le constat est amer : signer un décret à l'Élysée ne suffit pas à faire disparaître une idéologie, et l'histoire récente montre que les structures interdites ont souvent une capacité de résilience déconcertante. Entre nécessité politique de réagir et réalité du terrain, cet outil juridique, symbole d'une fermeté affichée, est-il réellement la solution adaptée pour endiguer la violence des extrêmes ?

Gros plan sur un marteau de juge brisant lentement une affiche officielle sur un fond sombre, poussière de papier flottant dans la lumière
Gros plan sur un marteau de juge brisant lentement une affiche officielle sur un fond sombre, poussière de papier flottant dans la lumière

Lyon, après le drame Quentin Deranque : l’impasse juridique de la Jeune Garde

La tragédie qui a frappé la ville de Lyon, coûtant la vie à Quentin Deranque, agit comme un révélateur cruel des limites de la dissolution administrative. Cet événement ne constitue pas seulement un fait divers sordide, mais illustre de manière factuelle l'incapacité de l'État à neutraliser la menace militante par le simple jeu juridique de l'interdiction. Loin de clore le chapitre d'un groupuscule, la dissolution semble parfois n'être qu'une formalité administrative qui n'a que peu d'impact sur la réalité des actions de terrain, laissant les forces de l'ordre désemparées face à des mouvances qui survivent à leur propre mort légale.

Sciences-po Lyon sous tension : quand un groupe dissous tue

Le soir du drame, l'ambiance était électrique aux abords de l'Institut d'études politiques de Lyon, où se tenait une conférence très médiatisée de l'eurodéputée Rima Hassan. Au cœur de cette tension, Quentin Deranque, militant identitaire âgé de 23 ans, a été violemment agressé. Selon les éléments de l'enquête rapportés par la presse, il a été roué de coups par des activistes au visage dissimulé, succombant finalement à ses blessures dans des circonstances qui ont bouleversé l'opinion publique. Ce qui choque au-delà de la violence létale, c'est la nature des présumés coupables : parmi les sept personnes mises en examen, dont six pour homicide volontaire, plusieurs appartenaient à la Jeune Garde. Il y a là une ironie tragique, presque absurde : le groupe pointé du doigt pour cette violence meurtrière avait déjà fait l'objet d'une mesure officielle de l'État quelques mois plus tôt, en juin 2025. Officiellement, il n'existait plus, et pourtant, ses membres étaient là, organisés et capables de passer à l'acte fatal. Ce décalage saisissant entre la réalité administrative — le groupe est dissous — et la réalité opérationnelle — le groupe agit et tue — pose la question fondamentale de la nature de l'outil utilisé et de sa pertinence face à des militants déterminés.

La réponse de l'État : dissoudre les « émanations » d'un fantôme

Face à l'émotion nationale et à l'ampleur du drame, la réaction gouvernementale n'a pas tardé, mais elle a révélé une forme de fuite en avant administrative. Une réunion de crise a été convoquée à l'Élysée en présence de figures clés du gouvernement comme Laurent Nuñez et Gérald Darmanin pour déterminer la marche à suivre. La décision annoncée a été de lancer de nouvelles procédures de dissolution, non pas contre la Jeune Garde elle-même — puisqu'elle l'était déjà —, mais contre cinq de ses « émanations » locales identifiées par les services de renseignement. Parallèlement, la justice a été saisie pour examiner une potentielle « reconstitution de ligue dissoute ». Ce jargon juridique masque mal une réalité confuse : on tente de dissoudre des morceaux d'un tout qui a déjà été interdit. C'est la traduction administrative de l'impasse : face à un phénomène qui survit à sa propre mort légale, l'État redouble de décrets, espérant que la multiplication des interdictions finira par avoir raison de la volonté militante. Cette stratégie témoigne d'une difficulté à appréhender la fluidité de ces mouvances qui se jouent des cadres rigides de la loi. 

Drapeau 'Jeune Garde Lyon' lors d'une manifestation
Drapeau 'Jeune Garde Lyon' lors d'une manifestation — (source)

De Raphaël Arnault à la rue : le parcours d’une structure insaisissable

Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur la genèse de la Jeune Garde. Fondée en 2018 à Lyon, la structure a rapidement gagné en notoriété, portée notamment par la figure de Raphaël Arnault. Si ce dernier a depuis entamé une carrière politique parlementaire, le groupuscule qu'il a fondé a continué d'agiter les scènes lyonnaises. L'État a pris la mesure radicale en juin 2025 : la dissolution. Pourtant, l'interdiction n'a pas sonné le glas de l'activité militante. Bien au contraire, les observateurs notent que la structure a continué d'opérer, d'organiser des événements et de recruter, comme si l'absence de statut juridique libérait plutôt qu'elle n'entravait. Le passage sous le radar juridique n'a pas signifié l'arrêt des opérations, mais plutôt une adaptation vers des formes plus informelles et plus difficiles à saisir. L'exemple de la Jeune Garde démontre que la suppression légale d'une entité ne brise pas nécessairement sa capacité opérationnelle ni, surtout, la volonté de ses militants de continuer le combat sur le terrain. L'idéologie, elle, survit et se transforme, rendant le décret d'interdiction caduc avant même d'avoir été appliqué pleinement.

De 1936 à 2026 : Emmanuel Macron, champion inattendu des dissolutions

Si le cas lyonnais est emblématique, il s'inscrit dans une tendance de fond beaucoup plus large concernant l'usage de l'article de loi de 1936 sur la dissolution des groupements de combat. En l'espace de quelques années, la pratique de la dissolution administrative est passée d'une mesure exceptionnelle à un outil relativement courant, utilisé avec une fréquence inédite sous la présidence d'Emmanuel Macron. Ce recours massif interroge sur l'évolution de la réponse de l'État face aux radicalités, transformant un instrument historiquement réservé aux crises majeures en un levier de gestion courante de l'ordre public.

L'héritage des ligues d'extrême droite et la loi de 1936

Pour mesurer l'ampleur du changement, il faut se souvenir de l'origine de ce texte législatif. Adopté en réponse aux émeutes du 6 février 1934, qui avaient vu les ligues d'extrême droite tenter de marcher sur le Palais Bourbon, la loi visait initialement à prévenir la tentative de coup d'État et à interdire les milices privées. Le cadre juridique est strict : la dissolution peut être prononcée lorsqu'un mouvement provoque des manifestations armées, s'apparente à un groupe de combat ou à une milice privée, ou provoque à la discrimination raciale. À l'époque, il s'agissait de protéger la République contre une menace existentielle, une armée politique dans la rue. Près d'un siècle plus tard, l'outil est toujours là, mais son usage s'est banalisé, s'étendant à des structures aux profils très variés, éloignés parfois du fantasme des ligues des années 30, tout en conservant cette capacité de couper court à l'existence légale d'un groupement par une simple décision administrative, sans passage par un juge.

Le record absolu de la Ve République : 36 dissolutions sous Macron

Les chiffres, bruts et sans appel, donnent la mesure de ce tournant. Emmanuel Macron a signé pas moins de 36 décrets de dissolution depuis le début de son premier quinquennat en 2017. Selon les analyses de chercheuses comme Marion Jacquet-Vaillant, ce chiffre bat tous les records de la Ve République. À titre de comparaison, le général de Gaulle, figure historique du régime, en avait signé 28, tandis que ses successeurs se montraient beaucoup plus réservés, avec treize pour François Mitterrand, onze pour François Hollande, et seulement deux pour Nicolas Sarkozy. Le président Macron concentre à lui seul près de 30 % des 161 dissolutions survenues depuis 1936. C'est une rupture de rythme et de philosophie. Ce président, souvent décrit comme centraliste et jupitérien, s'avère être le plus grand utilisateur de l'arsenal répressif contre les groupements politiques, déployant cet outil avec une régularité qui surprend les spécialistes de la vie politique française.

Une inflation qui touche tout le spectre politique

L'autre particularité de cette inflation législative est qu'elle ne cible pas un seul camp politique. Contrairement à l'image d'Épinal qui voudrait que la dissolution soit uniquement une arme contre l'extrême droite, l'ère Macron a vu tomber les décrets sur l'ensemble de l'échiquier politique. Les procédures en cours ou récemment engagées visent indifféremment des groupuscules d'ultradroite, comme le « Bloc montpelliérain » ou « Patria albiges », et des structures d'ultragauche. L'argument du gouvernement est de ne pas privilégier « un camp par rapport à un autre », soulignant que la République ne tolère la violence de personne. Cependant, cette symétrie apparente cache peut-être une réalité plus sombre : l'outil est devenu un réflexe systématique, une réponse quasi-automatique face à la moindre tension médiatique ou manifestation de violence. En multipliant les décrets, l'État prend le risque de voir l'outil perdre sa force symbolique et son effet de dissuasion initial, laissant penser que tout groupe qui cause du trouble finira, tôt ou tard, par passer à la casserole administrative.

Vue en plongée d'un bureau en désordre avec des dossiers administratifs ouverts et des tampons 'APPROUVÉ' et 'REJETÉ' éparpillés sur une table en bois
Vue en plongée d'un bureau en désordre avec des dossiers administratifs ouverts et des tampons 'APPROUVÉ' et 'REJETÉ' éparpillés sur une table en bois

Le syndrome de l'Hydre : quand Bastion social renaît de ses cendres sous de nouvelles identités

L'argument le plus fréquemment invoqué par les critiques de la dissolution administrative est son inefficacité pratique sur le long terme. L'exemple du mouvement néofasciste Bastion social est souvent cité comme la preuve par neuf de ce phénomène que l'on pourrait qualifier de « syndrome de l'Hydre ». Dans la mythologie grecque, l'Hydre de Lerne était un monstre dont la capacité de régénération était telle que chaque fois que l'on coupait une tête, deux nouvelles poussaient. C'est exactement ce qui semble se produire avec les groupuscules violents en France : l'interdiction administrative ne tue pas la bête, elle la force à muter et à proliférer.

De six à quinze antennes : l'expansion paradoxale après le décret

Le cas de Bastion social est édifiant à plus d'un titre. Fondé à Lyon, ce mouvement s'était fait connaître pour ses actions violentes et sa volonté d'occuper le terrain urbain. En 2019, l'État décide de le dissoudre, espérant mettre fin à ses agissements. Pourtant, l'effet obtenu fut l'inverse de celui escompté. Au lieu de disparaître, le mouvement s'est reconstitué quasi immédiatement sous deux nouvelles bannières : « Lyon Populaire » et « Audace Lyon ». Plus préoccupant encore, cette dispersion a favorisé une expansion géographique. Avant sa dissolution, Bastion social comptait environ six antennes locales. Dans les mois qui ont suivi le décret, ce sont pas moins de quinze antennes qui ont émergé un peu partout sur le territoire. Les membres du groupe, loin d'être découragés, ont publié un communiqué resté célèbre où ils affirmaient : « Un outil peut défaillir, mais la cause qui l'anime reste intacte et trouve toujours de nouveaux moyens de s'exprimer ». La dissolution, en agissant comme un catalyseur, a servi d'aubaine à la stratégie d'essaimage du groupe, lui offrant une publicité inespérée.

Génération identitaire : le jeu de chat et de la souris avec la justice

Un autre exemple marquant est celui de Génération identitaire, dissous en 2021 après des années d'actions médiatiques et de provocations. Ici, l'État a tenté d'anticiper le phénomène de reconstitution. Les dirigeants ont tenté de relancer la machine sous le nom d'« Argos », mais cette renaissance a été bloquée par la justice. Toutefois, cette victoire juridique ne doit pas masquer la réalité complexe du terrain. Si le label national a été empêché, certaines antennes locales ont continué d'exister et ont dû être dissoutes individuellement par la suite, une par une, dans un jeu de chat et de la souris épuisant pour l'appareil d'État. Cela montre que si la justice peut gagner des batailles juridiques ponctuelles, empêchant la réutilisation immédiate d'une marque, la structure globale résiste par sa fluidité et sa capacité à s'atomiser en cellules autonomes plus difficiles à saisir. La bataille judiciaire est sans fin, car la capacité d'adaptation de ces militants est souvent supérieure à la lenteur de la machine administrative.

La « prévoyance » des militants : anticiper la fin légale

Ce qui rend la dissolution encore plus inopérante, c'est que les militants radicaux ont parfaitement intégré cette contrainte légale dans leur stratégie. Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l'extrême droite, explique que la plupart de ces groupes ont déjà prévu leur propre mort légale. Ils savent qu'un jour ou l'autre, l'État va frapper. Dès lors, ils anticipent en préparant de nouvelles identités, en structurant leurs réseaux de manière informelle et en évitant de centraliser trop d'informations dans la structure officielle. La dissolution n'est donc pas une surprise, ni une catastrophe, mais une étape administrative prévue au menu par les militants eux-mêmes. En quelque sorte, l'interdiction fait partie de leur plan de communication et d'organisation. Elle ne perturbe pas réellement leur fonctionnement interne, qui repose sur des réseaux personnels et idéels bien plus solides qu'un papier enregistré en préfecture. L'État frappe une coquille vide, alors que l'essentiel de la structure a déjà migré ailleurs.

L'aveu des services de renseignement : perdre le contrôle pour gagner la communication

Il n'y a pas que les chercheurs et les journalistes à douter de l'efficacité de la dissolution. Au sein même de l'appareil d'État, des voix s'élèvent pour souligner les paradoxes sécuritaires de cette politique. Les services de renseignement et les forces de l'ordre, en première ligne, sont souvent les premiers à constater que l'interdiction administrative peut complexifier leur travail plutôt qu'à le faciliter. Derrière le rideau, l'aveu est tacite : en voulant afficher une fermeté politique, l'État perd parfois le contrôle opérationnel sur les éléments dangereux.

Xavier Crettiez : « C'est tout un travail de renseignement qui est à refaire »

Xavier Crettiez, politologue et auteur de l'ouvrage de référence « Violences politiques en France », résume parfaitement ce dilemme technique. Pour les services de renseignement, un mouvement officiellement installé, avec un siège, des responsables identifiés et une communication ouverte, est une cible idéale pour la surveillance. Infiltration, écoutes, analyse des flux financiers : tout est facilité par l'existence d'une structure clairement identifiée. Or, la dissolution provoque l'éparpillement immédiat des militants. Dès qu'un groupe est interdit, ses membres se dispersent, passent dans la clandestinité ou rejoignent des structures informelles. Comme le souligne Crettiez, « C'est alors tout un travail de renseignement qui est à refaire ». L'État détruit la structure qu'il avait mis des années à cartographier, se privant ainsi de sa visibilité sur les menaces réelles. C'est un paradoxe sécuritaire majeur : l'outil qui est censé protéger la République la rend aveugle en dispersant la menace.

Le paradoxe de la convergence : l'ultradroite se mélange à la faveur des dissolutions

Un effet pervers, moins visible mais potentiellement plus dangereux à long terme, est souligné par le politologue Fabien Escalona. Il observe que les dissolutions ont, en partie, favorisé la convergence entre différentes cultures de l'extrême droite. Paradoxalement, en brisant les structures existantes, l'État a mélangé les cartes. Des militants éparpillés sur le territoire, sans leur structure chapeautante habituelle, se sont retrouvés sur des espaces numériques ou ont intégré de nouvelles cellules hybrides. Ce brassage a permis à des groupes aux cultures différentes — certains nationalistes, d'autres plus « identitaires » ou néo-fascistes — de se rencontrer, de partager leurs méthodes et de se radicaliser mutuellement. La dissolution, en cassant les cloisons existantes, a donc favorisé l'émergence d'une mouvance plus homogène et peut-être plus imprévisible car moins segmentée qu'auparavant. Au lieu de morceler le danger, l'État a involontairement créé les conditions d'une hybridation des stratégies violentes.

Le terrain des policiers : « Ça ne change pas grand-chose, si ce n'est nous mettre en difficulté »

Enfin, pour les forces de l'ordre mobilisées sur le terrain, la dissolution ne change pas grand-chose à la nature des violences auxquelles elles doivent faire face, mais elle rend leur intervention plus délicate. Christophe Pradier, secrétaire départemental du syndicat Unsa Police, livre un témoignage cru de cette réalité : « Ça ne change pas grand-chose, si ce n'est nous mettre, nous en tant que policiers, en difficulté ». Sans insigne officiel, sans local connu ni statut juridique clair, les militants deviennent plus difficiles à identifier et à cibler lors des interventions de maintien de l'ordre. La violence physique reste la même, mais l'identification légale devient un casse-tête. Les policiers se retrouvent face à des individus mouvants, capables de nier toute appartenance à un groupe officiel puisqu'il a été dissous, rendant la tâche judiciaire post-intervention plus ardue. Sur le terrain, la dissolution est souvent perçue comme une mesure politique qui alourdit le quotidien des fonctionnaires sans apporter de solutions concrètes.

Le paradoxe de l'effet martyre : une vitrine publicitaire offerte aux radicaux

Au-delà des aspects logistiques et de renseignement, la dissolution possède un impact psychologique et symbolique majeur qui est souvent sous-estimé par les décideurs politiques. En tentant de faire taire une voix discordante en l'interdisant, l'État risque de lui offrir une publicité inespérée et de transformer des militants marginaux en victimes d'un système oppressif. C'est le fameux « effet martyre », un mécanisme bien connu des spécialistes de la radicalisation, mais que l'exécutif semble souvent ignorer dans sa volonté de réagir vite.

Jean-Yves Camus : « La dissolution renforce le sentiment d'appartenance »

Jean-Yves Camus, politologue et spécialiste incontesté de l'extrême droite, analyse ce phénomène avec précision. Selon lui, la dissolution est avant tout un « signal politique » envoyé par le pouvoir. Mais ce signal est interprété de manière très différente par les militants des groupes visés. Loin de les effrayer, l'interdiction agit comme un stimulant puissant. Elle confère aux adhérents une légitimité de la « persécution ». Être interdit par l'État devient une marque de fabrique, une preuve de la justesse de leur combat contre un pouvoir perçu comme corrompu ou traître. Comme le souligne Camus, « La dissolution renforce le sentiment d'appartenance ». Le groupe se resserre les rangs, la cohésion interne se renforce face à l'ennemi commun, et l'idéologie se durcit, se cristallisant autour du statut de victime. Loin de discréditer le mouvement aux yeux de ses sympathisants potentiels, l'interdiction lui offre une aura de rébellion héroïque.

Marion Jacquet-Vaillant : quand la dissolution appelle à la violence

Plus inquiétant encore est l'effet que l'interdiction peut avoir sur le passage à l'acte violent. La chercheuse Marion Jacquet-Vaillant alerte régulièrement sur le risque de « recrudescence des violences » qui suit souvent une dissolution. La logique est implacable : si l'on supprime les canaux légaux d'expression militante, les militants les plus radicaux risquent de se tourner vers l'action directe pour exister et prouver leur pertinence. L'interdiction peut agir comme un catalyseur, transformant des activistes politiques en acteurs de la violence urbaine. En coupant la tête visible du groupe, l'État peut involontairement libérer des énergies destructrices qui étaient jusqu'alors contenues ou canalisées par la structure officielle. La dissolution ne résout donc pas le problème de la violence, elle risque simplement de la déplacer et de l'exacerber, rendant les individus plus difficiles à intercepter alors qu'ils basculent dans la clandestinité la plus totale.

De l'aspirine au poison : l'État otage de sa propre communication

Cette dynamique place l'État dans une position inconfortable. La dissolution est souvent utilisée comme un outil de communication politique interne, une manière de dire « regardez, nous agissons » face à une opinion publique scandalisée par des faits divers violents. C'est ce que certains observateurs appellent l'« effet d'annonce ». Mais à court terme, cette stratégie ressemble à la prise d'aspirine pour soigner une tumeur : cela calme momentanément la douleur médiatique, mais la maladie continue de progresser sournoisement. L'État devient otage de sa propre communication, multipliant les décrets pour donner l'illusion de l'action, tout en alimentant une spirale où l'insécurité juridique et la tension sociale ne font qu'augmenter. La volonté de « montrer qu'on agit » l'emporte sur l'analyse rationnelle des conséquences à long terme. En cherchant à apaiser l'opinion publique par des mesures spectaculaires, le pouvoir risque d'aggraver le mal qu'il prétend combattre.

Au-delà du décret : repenser la lutte contre les radicalités

Face à ce constat accablant, l'heure est venue de regarder la réalité en face. L'arsenal des dissolutions, aussi puissant soit-il en apparence, ne saurait être la seule réponse de la République face à la menace des radicalités. L'histoire récente, de l'affaire Deranque à la résilience de groupes comme Bastion social, nous enseigne que la force de frappe administrative s'essouffle face à des idéologies capables de s'adapter et de se régénérer sans fin. Il est impératif de changer de paradigme pour éviter que la situation ne dégénère davantage.

Le constat d'échec partiel : l'idéologie résiste aux signatures

Il faut revenir à la citation qui résume si bien l'impasse actuelle : « On n’anéantit pas une idéologie à coups de décrets ». Les signatures au bas des arrêtés présidentiels ne peuvent rien contre la propagation d'idées toxiques. Yvan Benedetti, ancien dirigeant du mouvement néofasciste L'Œuvre française dissous en 2013, est toujours là, présent sur le terrain, comme cela a été noté lors des marches en hommage à Quentin Deranque. Les hommes passent, les noms des groupes changent, mais le fond idéologique demeure intact. L'outil juridique a beau être sophistiqué, il est impuissant à « soigner » la maladie idéologique. Il agit sur les symptômes — la structure publique — mais laisse le virus de la haine se développer en souterrain, prêt à resurgir sous une nouvelle forme dès que l'occasion se présente. La répétition des dissolutions finit par créer une lassitude et un sentiment d'impuissance collective, alors que les réseaux militants continuent de prospérer dans l'ombre.

Vers des alternatives judiciaires et éducatives

La solution réside peut-être moins dans le Conseil des ministres que dans le tribunal correctionnel. Poursuivre les individus pour des faits réels, pour des violences commises ou pour des provocations avérées, est une démarche plus longue et plus complexe, mais elle a le mérite de frapper les responsables là où ça fait mal : dans leur liberté individuelle et leur casier judiciaire, plutôt que de s'attaquer à une entité abstraite et interchangeable. La justice pénale, avec ses garanties procédurales, permet une réponse plus ciblée et plus durable face aux actes de violence. Parallèlement, la lutte contre les radicalités nécessite un travail de prévention en amont, éducatif et social, pour tarir les terrains fertiles sur lesquels ces idéologies prospèrent. Pour combattre une idée, il ne suffit pas de l'interdire ; il faut en proposer une autre, plus forte et plus inclusive. L'histoire nous montre que l'interdiction renforce souvent ce qu'elle prétend combattre. Il est donc temps de dépasser l'illusion de l'efficacité des dissolutions pour construire une réponse plus profonde, plus intelligente et, finalement, plus républicaine.

Conclusion

La dissolution des groupuscules, instrument historique de la loi de 1936, s'est révélée être une arme à double tranchant. Si elle permet à l'État d'afficher une réaction ferme et immédiate face à la violence politique, son efficacité sur le terrain est aujourd'hui largement contestée par les experts, les services de renseignement et la réalité des faits. Entre l'effet Hydre qui voit les structures renaître de leurs cendres, la complexification de la tâche des forces de l'ordre et l'effet martyre qui galvanise les militants, le bilan est mitigé. L'usage intensif de cet outil par Emmanuel Macron témoigne d'une volonté de gestion politique de l'ordre public qui semble avoir atteint ses limites. Comme le souligne l'actualité lyonnaise tragique, les décrets ne suffisent pas à endiguer la violence lorsque l'idéologie reste ancrée dans les esprits. L'avenir de la lutte contre les radicalités passera sans doute par une réorientation vers des réponses judiciaires ciblées et un travail de fond social, plutôt que par la multiplication des interdictions administratives qui, in fine, ne font que donner l'illusion d'une solution.

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Noémie Garbot @fresh-sounds

Je trouve les artistes avant qu'ils explosent, c'est mon superpouvoir. Étudiante en musicologie à Montpellier, j'écume SoundCloud à 2h du mat' pour dénicher la prochaine pépite. Mon algorithme Spotify est complètement cassé à force de lui faire écouter des trucs obscurs. Je vais à tous les concerts de petites salles, je connais les programmateurs par leur prénom. Quand un artiste que j'ai découvert passe à la radio, je dis « je l'écoutais avant » sans aucune honte.

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