Le 8 avril 2026, dans une salle du palais des Papes, à Avignon, pendant le Frames Festival consacré à la création de contenus en ligne, Pauline Augrain, directrice du numérique au Centre national du cinéma et de l'image animée, n'a pas présenté la nouvelle mouture du fonds d'aide aux créateurs. Elle a lu un communiqué de son président, Gaëtan Bruel : les travaux de la commission d'attribution sont suspendus "jusqu'à nouvel ordre", en raison d'"un niveau d'agressivité inédit, y compris sous la forme de menaces à l'encontre des membres de cette commission et d'agents du CNC".

Selon Le Monde, le dispositif n'a pas repris depuis. Un collectif de créateurs réclame son rétablissement, et les conclusions d'un haut fonctionnaire sur l'adaptation de ce soutien public sont attendues à la fin du mois d'octobre.
L'épisode a été résumé d'un mot : copinage. Il mérite mieux que ce résumé, parce que les faits disponibles ne disent pas exactement cela.
Un fonds de trois millions, discret depuis 2017
Les aides du dispositif sont "sélectives" et attribuées "après avis d'une commission" à la production et à l'éditorialisation de programmes vidéo sur les plateformes en accès libre, avec un objectif affiché : "favoriser la diversité et la qualité de la création audiovisuelle" en ligne, selon la fiche publiée par le ministère de la Culture.
Créé à la fin de l'année 2017 avec 2 millions d'euros, le fonds CNC Talent a été abrogé par une délibération du 26 juin 2025, entrée en vigueur le 1er janvier 2026. Il a été remplacé par le "Fonds d'aide à la création pour les plateformes sociales", doté de 3 millions d'euros par an, selon Le Monde. L'ordre de grandeur mérite d'être posé : le CNC, financé par des taxes affectées prélevées sur le cinéma, la télévision et les services vidéo, gère un budget de plusieurs centaines de millions d'euros. Trois millions pour l'ensemble de la création en ligne, c'est peu. C'est même ce qui rend l'intensité de la polémique intrigante.
Au moment de la crise, la refonte n'était pas terminée : l'Union des métiers de la création (UMICC) indiquait devoir être "associée aux réflexions sur la future composition de la commission d'attribution". Sa déléguée générale, Bénédicte de Kersauson, saluait dans CB News "un signal positif", tout en ajoutant qu'"il ne peut être qu'un début" et qu'il faut "mieux financer les créateurs, élargir les bénéficiaires".
Trois semaines qui ont fait basculer le dispositif
Le 25 mars, la streameuse Ultia - Carla Giardina à l'état civil, environ 300 000 abonnés sur Twitch - annonce à ses abonnés sa nomination pour deux ans comme jurée du nouveau fonds. Elle en profite pour fixer ses lignes rouges : "Si c'est un projet proposé délibérément par quelqu'un d'extrême droite, désolé, ben non, en fait !", rapporte Le Figaro. Elle indique aussi, selon le quotidien, qu'elle soutiendrait des projets portés par des personnes qu'elle apprécie, dès lors qu'elle les juge pertinents.

Le lendemain, le CNC met fin à ses fonctions "avec effet immédiat". L'argument est procédural : ces propos "contreviennent manifestement à l'obligation de neutralité, d'indépendance et d'impartialité qui s'impose à tous les membres des commissions appelées à formuler un avis sur l'attribution des soutiens financiers du CNC", obligation rappelée dans le règlement intérieur de la commission. Ultia n'avait pas encore siégé. L'information est immédiatement reprise par des comptes identitaires, dont la revue de presse Fdesouche :
Le 1er avril, la députée de l'Isère Hanane Mansouri (Rassemblement national) interpelle la ministre de la Culture, Catherine Pégard, lors des questions au Gouvernement ; le CNC publie la réponse ministérielle. Le 8 avril, la commission est suspendue. Le 9 avril, Le Figaro publie une enquête de Ronan Planchon, "Copinage et entre-soi de gauche : plongée dans les arcanes du CNC Talent", qui décrit un univers marqué par "une forme d'endogamie et une uniformité idéologique". Le 11 avril, un collectif de créateurs publie une tribune dénonçant des attaques croissantes de l'extrême droite et une "tentative de démanteler le financement culturel public".
Ce que l'accusation de copinage établit, et ce qu'elle n'établit pas
La démonstration repose sur trois éléments de nature très différente.
Le premier - les propos d'Ultia - est le plus solide et le plus limité. Une jurée désignée a annoncé publiquement des critères que le règlement interdit, et l'institution a réagi en vingt-quatre heures en appliquant ce règlement. Cela prouve qu'une règle existe et qu'elle a été actionnée. Cela ne prouve pas qu'un système l'ignore. Une jurée qui n'a pas siégé n'a distribué aucun euro.
Le deuxième - le récit d'un milieu - est une caractérisation. L'enquête du Figaro est réservée aux abonnés et, dans ce qu'on peut en lire, ne s'appuie pas sur des données d'attribution : quels projets ont été financés, pour quels montants, par quels jurés liés à quels porteurs de projet. C'est précisément la matière qui manque.
Le troisième est une intuition sociologique solide, mais qui ne dit rien de politique : dans un secteur de quelques centaines de professionnels, une commission de pairs est endogame par construction. Toutes les commissions professionnelles de la culture fonctionnent ainsi, du cinéma au livre. La bonne question n'est donc pas de savoir si les jurys se connaissent - ils se connaissent - mais s'il existe des règles de déport, une collégialité réelle, des décisions motivées et publiées. Sur ce terrain, le CNC publie les résultats de ses commissions, et des voix extérieures à l'institution rappelaient le cadre :
Rien, dans les sources disponibles, ne permet d'établir qu'un projet a été écarté ou retenu pour des raisons d'affinité politique. Rien ne permet non plus de l'exclure, faute de données publiques. C'est une limite, pas une conclusion.
Deux récits, une même bataille
La suite s'est jouée sur deux registres qui ne se répondent pas vraiment.
D'un côté, une critique politique : de l'argent public distribué par un entre-soi idéologiquement homogène, dans un secteur réputé acquies à la gauche. De l'autre, une alerte sécuritaire : des commissaires et des agents menacés, un dispositif attaqué pour ce qu'il symbolise. Politico rapporte "stupeur et inquiétude" chez les créateurs de contenu, qui redoutent la disparition pure et simple du fonds.
Les deux récits se confortent l'un l'autre : plus la polémique est agressive, plus elle justifie la suspension ; plus la suspension dure, plus elle donne raison à ceux qui y voient une manoeuvre d'étouffement. Et personne n'a intérêt à publier les pièces qui trancheraient.
Un détail devrait retenir l'attention : trois millions d'euros, à l'échelle du budget culturel de l'État, ne justifient pas une telle bataille. L'objet réel du conflit n'est donc pas cette enveloppe. Il porte sur deux questions plus vastes : l'État doit-il financer la création sur les plateformes, et à quel camp appartient ce milieu professionnel ?
Qui paie les trois millions gelés
Il y a d'abord un coût immédiat : 3 millions d'euros gelés, une commission à l'arrêt, des porteurs de projet sans calendrier. Les premiers touchés ne sont pas les jurys ni les commentateurs, mais des structures petites, souvent portées par des équipes techniques et créatives qui comptaient sur une aide sélective pour boucler un format.
Il y a ensuite un coût d'incertitude. Un fonds qui doit attirer des candidatures souffre durablement quand son existence devient un sujet politique : les dossiers les plus sérieux vont chercher d'autres financements, et l'aide perd sa fonction.
Il y a enfin une asymétrie de sanction. Les menaces visant des agents publics sont un fait grave, que l'institution a jugé suffisant pour arrêter les travaux - un choix compréhensible. Mais la réponse retenue fait payer à tout un secteur les propos d'une personne qui n'avait pas encore délibéré. D'autres options existaient : poursuivre sous protection renforcée, ou publier immédiatement les règles de déport et de déclaration d'intérêts. Elles auraient mieux distingué la protection des personnes de la punition collective.
Reste la question que ni les défenseurs ni les critiques du fonds ne posent vraiment : ces trois millions atteignent-ils leur objectif affiché, la diversité et la qualité ? Aucune évaluation publique de l'ancien CNC Talent n'apparaît dans les sources. Ceux qui réclament davantage d'argent ne réclament guère plus de preuves, et ceux qui dénoncent le gaspillage n'en produisent pas davantage.
Ce que la refonte devra trancher
Le rapport attendu à la fin du mois d'octobre placera le gouvernement devant un choix simple en apparence : rétablir le fonds, le réformer ou le laisser mourir.
Le rétablissement à l'identique aurait le mérite de la continuité et le défaut d'ignorer la critique. Une refonte crédible tiendrait en quelques mesures peu coûteuses : déclarations d'intérêts publiques pour chaque juré, déport systématique en cas de lien professionnel ou personnel avec un porteur de projet, motivation écrite des décisions, rotation et pluralité assumée dans la composition de la commission, évaluation périodique des effets du fonds. Aucune ne supprime l'entre-soi que produit toute commission de pairs ; toutes le rendent visible et contestable.
La comparaison avec les autres aides publiques à la culture est éclairante, et un peu ironique. Les critiques d'endogamie adressées au CNC Talent sont les mêmes que celles dont le soutien au cinéma fait l'objet depuis des décennies, avec des enjeux financiers sans commune mesure. La différence tient à la jeunesse du secteur, à sa visibilité et à son marquage politique - et au fait que ce fonds est alimenté par des prélèvements sur les plateformes qui hébergent ceux qu'il finance.
Un fonds de trois millions ne transformera pas l'économie de la création en ligne. Son interruption, en revanche, s'est vue immédiatement. Les créateurs qui attendaient une réponse en avril en sont toujours à attendre, et c'est peut-être la seule conclusion que tout le monde peut vérifier.