C'est une passation de pouvoir qui marque la fin d'une époque et le début d'un nouveau chapitre pour l'une des institutions culturelles les plus emblématiques de Paris. Le 17 février 2026, le conseil d'administration de l'Institut du monde arabe a unanimement élu Anne-Claire Legendre à sa présidence, faisant d'elle la première femme à diriger cette institution en quarante ans d'existence. Cette nomination intervient dans un contexte particulièrement tendu, quelques jours seulement après la démission précipitée de Jack Lang, contraint de quitter ses fonctions après treize années de service.

Une nomination historique pour l'Institut du monde arabe
L'élection d'Anne-Claire Legendre représente bien plus qu'un simple changement de dirigeant. Elle symbolise une véritable rupture générationnelle et politique au sein d'une institution fondée en 1980 pour favoriser le dialogue entre la France et le monde arabe. À 46 ans, cette diplomate de carrière succède à un homme politique de 86 ans, incarnant ainsi le passage de témoin entre deux mondes et deux conceptions de la diplomatie culturelle.
Une décision validée à l'unanimité
Le conseil d'administration de l'Institut du monde arabe s'est réuni le mardi 17 février 2026 pour entériner cette nomination. L'unanimité des votants autour du nom d'Anne-Claire Legendre envoie un message fort : celui d'une institution qui souhaite tourner la page des années Lang et se projeter vers l'avenir avec une nouvelle ambition. Cette unanimité est d'autant plus remarquable que l'IMA est une structure hybride, gouvernée par un conseil d'administration composé pour moitié de représentants français et pour moitié d'ambassadeurs des pays arabes membres de la Ligue arabe.
La nouvelle présidente n'est pas une inconnue pour les membres de ce conseil. En tant que conseillère d'Emmanuel Macron pour l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient depuis décembre 2023, elle a eu l'occasion de travailler avec de nombreux représentants de ces pays. Sa connaissance approfondie du monde arabe, sa maîtrise de la langue arabe et son parcours diplomatique international ont rassuré les parties françaises et arabes sur sa capacité à incarner le trait d'union que l'IMA doit représenter.

Une première féminine symbolique
Il aura fallu attendre quatre décennies pour qu'une femme accède à la présidence de l'Institut du monde arabe. Ce symbole n'a pas échappé aux observateurs, d'autant qu'Anne-Claire Legendre a également été la première femme à occuper le poste de consule générale de France à New York entre 2016 et 2020. Son parcours brise ainsi plusieurs plafonds de verre et envoie un signal positif aux jeunes générations qui fréquentent l'institution.
Cette nomination féminine intervient dans un contexte où les questions de parité et de représentation des femmes dans les postes de direction occupent une place centrale dans le débat public. Pour l'Institut du monde arabe, elle prend également une résonance particulière au regard de la place des femmes dans les sociétés arabes contemporaines, un sujet sur lequel l'institution a organisé de nombreuses expositions et débats au cours des dernières années.

Qui est vraiment Anne-Claire Legendre ?
Derrière le titre de conseillère présidentielle se cache une femme au parcours remarquable, façonnée par vingt-cinq années de diplomatie et une passion précoce pour le monde arabe. Originaire de Bretagne, Anne-Claire Legendre a construit son identité professionnelle autour de deux piliers : l'excellence académique et l'engagement sur le terrain.
Une arabiste passionnée depuis ses vingt ans
C'est au Caire, à tout juste vingt ans, qu'Anne-Claire Legendre a découvert sa vocation pour le monde arabe. Étudiante à l'Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales), elle choisit de partir en Égypte pour perfectionner sa maîtrise de l'arabe. Cette immersion dans la société égyptienne, pays charnière entre l'Afrique, le Moyen-Orient et la Méditerranée, a durablement marqué sa vision des relations internationales.
Son parcours académique témoigne de cette volonté d'acquérir une expertise pointue. Diplômée de Sciences Po Paris et de l'Inalco, elle a fait de la langue arabe et de la compréhension des cultures du monde arabe le fil rouge de sa carrière. Cette compétence linguistique et culturelle la distingue de nombreux diplomates et lui confère une légitimité particulière pour diriger une institution dont la mission première est de faire connaître la culture arabe en France.

Une carrière diplomatique au service des relations franco-arabes
Le parcours professionnel d'Anne-Claire Legendre épouse les contours des relations internationales contemporaines. Ses premiers pas à l'ambassade de France au Yémen l'ont initiée aux complexités de la péninsule Arabique. Puis, entre 2010 et 2013, elle occupe un poste stratégique à la Mission permanente de la France auprès des Nations unies à New York, où elle travaille sur les dossiers du Moyen-Orient au Conseil de sécurité.
Cette expérience onusienne l'a placée au cœur des négociations internationales sur les crises qui secouent la région, de la Syrie au Yémen en passant par la Libye. Elle y a développé une compréhension aiguë des enjeux géopolitiques qui traversent le monde arabe et de la place que la France peut y occuper. Son passage au Quai d'Orsay comme porte-parole entre 2021 et 2023 a ensuite confirmé son statut de figure montante de la diplomatie française.
À ce poste, elle a créé la sous-direction « Veille et stratégie », un organe chargé de contrer les narratifs russes et de défendre les positions françaises dans l'espace informationnel international. Cette initiative témoigne de sa conscience des nouveaux fronts de la diplomatie moderne, où la guerre de l'information compte autant que les négociations traditionnelles.
Une proche d'Emmanuel Macron depuis 2023
En décembre 2023, Anne-Claire Legendre rejoint l'Élysée comme conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient. Ce rapprochement avec le président de la République n'est pas anodin : il traduit la confiance personnelle que lui accorde Emmanuel Macron et son ambition de placer des experts reconnus aux postes clés.
À l'Élysée, elle a participé à l'élaboration de la politique française au Maghreb et au Machrek, une région traversée par de multiples crises. Son travail a consisté à tisser des liens avec les dirigeants de la région, à anticiper les évolutions politiques et à proposer des initiatives pour maintenir la France comme partenaire incontournable. Sa nomination à la tête de l'Institut du monde arabe peut se lire comme une extension naturelle de cette mission, dans un registre plus culturel mais tout aussi stratégique.

Les circonstances troublées du départ de Jack Lang
Pour comprendre l'importance de cette nomination, il faut revenir sur le contexte tumultueux dans lequel Jack Lang a quitté ses fonctions. Sa démission, directement liée à l'affaire Epstein, a secoué l'institution et conduit à une véritable crise de gouvernance.
Une fin de règne sous le signe du scandale
Jack Lang dirigeait l'Institut du monde arabe depuis treize ans lorsqu'éclatent les révélations qui allaient précipiter son départ. Une enquête pour blanchiment de fraude fiscale concernant une société offshore fondée par sa fille Caroline et Jeffrey Epstein a attiré l'attention des enquêteurs de l'Office national antifraude (Onaf). Son dernier jour de travail a été marqué par la perquisition simultanée de son domicile place des Vosges et de son bureau à l'Institut du monde arabe.
Cette affaire a jeté une ombre sur l'héritage de l'ancien ministre de la Culture, contraint de démissionner sous la pression après avoir été convoqué au Quai d'Orsay le 8 février. Le ministère des Affaires étrangères, qui finance l'institution, ne pouvait tolérer que son représentant soit mêlé à une telle polémique au moment même où la France cherche à renforcer ses liens avec le monde arabe.
Le bilan contrasté de treize années de présidence
Avant ces événements, Jack Lang pouvait se prévaloir d'un bilan honorifique. « Quand je suis quelque part, j'y suis pour l'éternité », répétait-il volontiers. Son hyperactivité et son vaste réseau de relations lui ont permis de redonner un élan à une institution moribonde. Il a su mobiliser les mécénats privés et attirer des expositions ambitieuses qui ont fait le succès de l'IMA auprès du grand public.
Pourtant, ce bilan comporte aussi des zones d'ombre. La Cour des comptes a pointé dans son rapport 2024 le déséquilibre financier de l'institution, dont les pays arabes membres ont cessé de verser leur contribution prévue à hauteur de 40 % du budget. La subvention de l'État français reste la principale recette, posant la question de la soutenabilité du modèle économique de l'institution.
L'affaire Epstein a finalement raison de la résistance de Jack Lang, qui espérait pourtant prolonger son mandat au-delà de quatre termes. Son départ précipité ouvre la voie à une refonte en profondeur de la gouvernance de l'institution.
La réforme de la gouvernance : un chantier prioritaire
L'élection d'Anne-Claire Legendre s'accompagne d'une réforme des statuts de l'Institut du monde arabe, destinée à éviter que ne se reproduise une situation où un président resterait en poste pendant treize ans malgré un âge avancé.
Des règles plus strictes pour les mandats
Désormais, le président de l'Institut du monde arabe ne pourra pas être désigné au-delà de 64 ans. Cette limite d'âge constitue une rupture avec l'ère précédente, où Jack Lang avait pu cumuler quatre mandats jusqu'à 86 ans. Le nombre de mandats successifs est également limité, empêchant une présidence à vie de fait.
Ces dispositions s'inscrivent dans une dynamique plus large de professionnalisation de la gouvernance des institutions culturelles françaises. Elles répondent également à une attente de transparence et de renouvellement des élites qui anime le débat public depuis plusieurs années.
Un comité de déontologie inédit
Autre innovation majeure : la création d'un comité de déontologie et des rémunérations. Cette instance aura pour mission de veiller au respect des règles éthiques au sein de l'institution et d'examiner la pertinence des rémunérations versées aux dirigeants. Cette création fait directement écho aux polémiques qui ont entouré la gestion de Jack Lang et aux questions soulevées par les enquêtes financières.
Dans ses premières déclarations, Anne-Claire Legendre a placé la transparence au cœur de son projet : « J'ai une mission de transparence et je crois que c'est ce qu'attendent à la fois le public, nos concitoyens, mais aussi les États autour de la table et les personnalités qualifiées qui participent à la mission de l'IMA. »
Les premières déclarations de la nouvelle présidente
Dès son élection, Anne-Claire Legendre a tenu à marquer le coup en exprimant sa vision pour l'institution. Ses mots ont été choisis avec soin pour adresser un message apaisé mais déterminé à l'ensemble des parties prenantes.
« Ramener de la sérénité »
L'expression est devenue le leitmotiv de la nouvelle présidente. « Ramener de la sérénité » à l'institution, c'est reconnaître implicitement que les mois précédents ont été agités. C'est aussi affirmer une volonté de rassembler autour d'un projet commun, au-delà des divergences et des polémiques qui ont pu diviser le conseil d'administration.
Cette sérénité, Anne-Claire Legendre entend la construire par le dialogue et la transparence. Elle connaît les susceptibilités des représentants des pays arabes, sensibles à toute perception d'ingérence française. Elle sait également que le ministère des Affaires étrangères attend un retour à une gestion irréprochable sur le plan financier.

Un message aux jeunes générations
Si elle ne l'a pas explicitement formulé, la nouvelle présidente adresse également un message aux jeunes générations qui constituent un public essentiel pour l'Institut du monde arabe. Son parcours, ses compétences linguistiques et sa familiarité avec les codes de la communication moderne en font une présidente particulièrement bien placée pour reconnecter l'institution avec la jeunesse française.
Dans un contexte où les relations entre la France et le monde arabe sont traversées par des tensions géopolitiques majeures, l'IMA a un rôle crucial à jouer pour favoriser la compréhension mutuelle et déconstruire les préjugés. La nouvelle présidente semble avoir conscience de cette responsabilité.
L'Institut du monde arabe : une institution au cœur des enjeux contemporains
Pour comprendre les défis qui attendent Anne-Claire Legendre, il faut revenir sur ce qu'est réellement l'Institut du monde arabe et sur la place qu'il occupe dans le paysage culturel et diplomatique français.
Une création née d'une crise pétrolière
L'histoire de l'Institut du monde arabe remonte à la fin des années 1970. C'est Valéry Giscard d'Estaing qui, après la première crise pétrolière, conçoit l'idée d'une institution dédiée au dialogue avec le monde arabe. L'objectif est alors d'apaiser les tensions et de construire des ponts entre l'Occident et le monde arabe à travers la culture et le savoir.
François Mitterrand, arrivé au pouvoir en 1981, a donné une ampleur inédite à ce projet en attribuant un terrain prestigieux en bord de Seine, sur une parcelle de l'université Jussieu. Le bâtiment, conçu par Jean Nouvel, Pierre Soria, Gilbert Lezènes et Architecture Studio, est devenu une icône de l'architecture contemporaine avec ses moucharabiehs photosensibles qui s'ouvrent et se ferment selon la luminosité. Inauguré en 1987, il a reçu l'Équerre d'argent en 1988 et l'Aga Khan Award en 1989.
Une mission de dialogue et de connaissance
L'Institut du monde arabe poursuit une triple mission : faire connaître la culture arabe en France, développer les échanges culturels entre la France et le monde arabe, et participer au dialogue entre l'Orient et l'Occident. Cette mission prend une résonance particulière dans le contexte actuel, marqué par des conflits au Proche-Orient et des tensions autour de la représentation de l'islam en France.
L'institution abrite un musée, une bibliothèque, des espaces d'exposition temporaire et un auditorium qui accueille concerts, conférences et débats. Sa programmation couvre tous les domaines de la création : arts visuels, musique, littérature, cinéma, architecture. Elle joue également un rôle important dans la diffusion de la langue arabe à travers des cours et des ateliers.
Un fonctionnement hybride entre France et Ligue arabe
L'originalité de l'Institut du monde arabe réside dans sa gouvernance. Il résulte d'un accord entre la France et vingt-deux États de la Ligue arabe. Le président est désigné par le président de la République française et approuvé par le conseil d'administration, tandis que le directeur général est choisi par les ambassadeurs arabes. Sur les quatorze sièges du conseil d'administration, sept sont réservés aux pays arabes.
Cet équilibre délicat entre partie française et partie arabe constitue à la fois la richesse et la complexité de l'institution. Les contributions financières devaient théoriquement être partagées, avec 40 % assumés par les pays arabes. Or, la Cour des comptes a noté que ces contributions ont cessé d'être versées, laissant l'État français assumer l'essentiel du budget. Ce déséquilibre pose la question de la soutenabilité du modèle et de la mobilisation des partenaires arabes.
Les défis qui attendent Anne-Claire Legendre

En prenant ses fonctions, la nouvelle présidente hérite d'une institution aux atouts considérables mais aussi de défis majeurs qui demandent une attention immédiate.
Rétablir les liens financiers avec les pays arabes
Le premier défi est financier. Comment convaincre les pays arabes membres de l'IMA de reprendre leurs contributions ? Anne-Claire Legendre, avec son expérience de diplomate et ses relations dans la région, est probablement la mieux placée pour engager ces négociations. Son passé de consule générale à New York puis d'ambassadrice au Koweït lui donne une légitimité pour discuter d'égal à égal avec ses homologues arabes.
Le rétablissement de ces contributions est d'autant plus important que l'institution a besoin de moyens pour maintenir une programmation de qualité et poursuivre ses missions de diffusion de la culture arabe. La nouvelle présidente devra faire preuve de persuasion et de diplomatie pour rappeler aux États membres l'importance de leur engagement.
Réconcilier l'institution avec son public
Le second défi est celui de l'image. Les polémiques autour du départ de Jack Lang ont pu ternir la réputation de l'institution aux yeux de certains visiteurs. Anne-Claire Legendre devra rapidement incarner un nouveau départ et projeter une image de modernité et de transparence.
Sa première déclaration sur la « mission de transparence » va dans ce sens. Mais il faudra des actes concrets pour convaincre : une communication plus ouverte, une programmation accessible et ambitieuse, et peut-être des initiatives pour toucher de nouveaux publics, notamment parmi les jeunes issus de l'immigration arabe qui pourraient se sentir légitimement représentés par cette institution.
Inscrire l'IMA dans les enjeux contemporains
Enfin, le troisième défi est stratégique. L'Institut du monde arabe doit trouver sa place dans un monde en pleine mutation. Les relations entre la France et le monde arabe évoluent rapidement, entre normalisation des relations entre Israël et certains pays arabes, influence croissante de la Turquie et du Qatar, et révolution énergétique qui redistribue les cartes.
La nouvelle présidente devra veiller à ce que la programmation de l'IMA reflète ces évolutions tout en restant fidèle à sa mission de dialogue. Les expositions, conférences et événements devront aborder les questions contemporaines avec audace et nuance, sans esquiver les sujets qui fâchent.
Conclusion
La nomination d'Anne-Claire Legendre à la présidence de l'Institut du monde arabe ouvre un nouveau chapitre pour cette institution emblématique. Première femme à ce poste après quarante ans d'existence, cette diplomate de carrière incarne une modernité et une expertise qui font d'elle le choix idéal pour tourner la page des années Lang. Son parcours d'arabisante, son expérience aux Nations unies et sa proximité avec Emmanuel Macron lui confèrent une légitimité incontestable pour relever les défis qui l'attendent.
Les premiers mots de la nouvelle présidente, sur la transparence et la sérénité, montrent qu'elle a compris l'urgence de la situation. Reste maintenant à transformer ces intentions en actes concrets : rétablir les contributions des pays arabes, reconquérir les publics déçus par les polémiques récentes, et inscrire l'Institut du monde arabe au cœur des enjeux contemporains. Pour les jeunes générations françaises, cette institution reste un lieu unique pour découvrir la richesse des cultures arabes et comprendre les complexités d'un monde en pleine transformation.