Le 23 juin 2026, Amnesty International a publié un rapport accablant qui met en lumière l’engrenage mortifère de la coopération migratoire entre l’Union européenne et la Libye. Alors que Bruxelles envisage d’étendre son partenariat avec les autorités rivales libyennes — y compris les groupes armés de l’Est contrôlés par le maréchal Khalifa Haftar —, le pays sombre dans une campagne de répression « xénophobe » d’une violence inédite. Arrestations massives, détentions arbitraires, expulsions collectives et tirs sur des navires humanitaires : le système que l’UE finance depuis dix ans produit chaque jour des violations flagrantes du droit international. La question qui taraude les observateurs est simple : l’Europe a-t-elle les mains liées, ou est-elle devenue complice ?

Ce que révèle le rapport d’Amnesty sur la « chasse aux migrants » en Libye
Le document publié par Amnesty n’est pas un énième constat alarmiste. C’est une pièce à conviction méthodique, étayée par des témoignages, des images et des données chiffrées qui dessinent le portrait d’une politique délibérée. L’ONG y dénonce le rapprochement entre l’UE et les deux exécutifs libyens rivaux — le gouvernement d’unité nationale (GNU) basé à Tripoli et l’administration parallèle de Benghazi —, alors même que ces acteurs mènent une campagne d’arrestations de masse alimentée par un discours de haine.
Ce qui frappe dans ce rapport, c’est la démonstration que la répression n’est plus cantonnée à l’Ouest libyen. Elle s’étend désormais à l’Est, où les forces de Haftar ont lancé une offensive d’une brutalité rare. Amnesty montre que l’UE, loin de prendre ses distances, prévoit d’implanter un centre de coordination des sauvetages maritimes à Benghazi. Comme le résume Diana Eltahawy, directrice adjointe pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnesty : « Étendre cette coopération aux groupes armés basés dans l’est du pays, connus pour commettre des crimes de guerre en toute impunité, reflète un mépris choquant non seulement pour le droit international mais également pour la vie et la dignité humaines. »
L’enquête s’appuie sur des faits précis qui remontent à mai 2026. Les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux montrent des scènes de chasse à l’homme dans les rues libyennes. Des hommes noirs, majoritairement soudanais, sont traqués, frappés à coups de bâton et entassés dans des camions militaires. C’est le début d’une vague d’arrestations qui va secouer tout l’Est du pays.
7000 arrestations en une semaine : l’offensive xénophobe qui cible les Soudanais dans l’est libyen
Le 24 mai 2026, les autorités de l’Est libyen annoncent avoir arrêté entre 7 000 et 8 000 migrants en l’espace de quelques jours. L’opération éclair vise en priorité les ressortissants soudanais, accusés sans preuve de déstabiliser le pays. Les villes d’Ajdabiyah, Al Bayda, Benghazi, Derna et Tobrouk sont quadrillées par les milices. Les images diffusées en ligne montrent des hommes noirs arrachés de leur domicile ou de leur lieu de travail, frappés en pleine rue, puis emmenés vers des destinations inconnues.

Ce qui rend cette campagne particulièrement inquiétante, c’est le carburant idéologique qui l’alimente. Sur les réseaux sociaux libyens, des appels explicites à la violence circulent sans filtre. « Tuez 1 000 Africains par région », peut-on lire dans des publications partagées massivement. Ces messages, relayés par des comptes influents, créent un climat de terreur parmi les communautés subsahariennes. Des centaines de Libyens manifestent devant les locaux de l’ONU à Tripoli pour exiger l’expulsion de tous les migrants en situation irrégulière.
Le timing de cette offensive n’a rien d’anodin. Elle intervient alors que l’UE négocie le renforcement de sa coopération avec les autorités de l’Est. Les migrants deviennent un enjeu de pouvoir entre les factions libyennes, et leur persécution sert à la fois à affirmer une souveraineté contestée et à monnayer un soutien européen.
Benghazi, nouveau hub de la coopération : Bruxelles tend la main aux groupes armés de Haftar
C’est le paradoxe explosif pointé par Amnesty. Alors que l’Est libyen mène cette chasse aux migrants, l’UE prévoit d’y implanter un centre de coordination des sauvetages maritimes (MRCC) à Benghazi. Le financement, dévoilé par une enquête de Statewatch en janvier 2026, s’élève à 3 millions d’euros, puisés dans la Facilité européenne pour la paix. Ce MRCC doit servir de base aux forces côtières de l’Est et renforcer leur coopération avec Frontex, l’agence européenne de garde-frontières.

Le choix de Benghazi est une bombe politique. En confiant un rôle officiel dans le sauvetage maritime aux forces de Haftar, l’UE leur offre une légitimité internationale qu’elles n’avaient pas. Ces mêmes forces sont pourtant accusées de crimes de guerre par l’ONU. Diana Eltahawy ne mâche pas ses mots : « Ce mépris choquant pour le droit international et la vie humaine est un signal désastreux envoyé à tous les acteurs de la région. »
Le projet de MRCC s’inscrit dans une logique plus large d’externalisation des frontières européennes. L’idée est de confier à des acteurs locaux — quels qu’ils soient — la tâche d’intercepter les migrants avant qu’ils n’atteignent les eaux européennes. Le problème, c’est que ces acteurs n’ont aucun respect des droits humains. Et que l’argent européen finance directement leur arsenal.
Garde-côtes libyens : comment les bateaux et les balles sont financés par l’Europe
Pour comprendre l’ampleur du scandale, il faut suivre la piste de l’argent. Depuis 2015, l’UE a consacré plus de 700 millions d’euros à soutenir la Libye dans le cadre de divers instruments financiers. Cette manne n’est pas anodine : elle a permis d’équiper, de former et de financer les garde-côtes libyens qui interceptent aujourd’hui les migrants en mer. Le problème, c’est que ces mêmes garde-côtes tirent sur les navires humanitaires, torturent les migrants dans les centres de détention et les renvoient vers des zones de non-droit.
La Commission européenne justifie ces financements par la nécessité de « lutter contre l’immigration irrégulière » et de « sauver des vies en mer ». Mais les faits racontent une tout autre histoire. Chaque euro versé à la Libye renforce un système qui produit des violations systématiques des droits humains. Et quand des ONG ou des parlementaires européens demandent des comptes, la Commission oppose un mur de silence.
700 millions d’euros depuis 2015 : le détail des programmes qui financent la répression
Décomposons les chiffres. Sur les 700 millions d’euros alloués à la Libye depuis 2015, 455 millions proviennent du Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (EUTF), un mécanisme créé après la crise migratoire de 2015 pour « s’attaquer aux causes profondes de la migration ». Entre 2021 et 2024, l’UE a adopté des programmes bilatéraux et régionaux sous l’instrument NDICI (voisinage, développement et coopération internationale) pour environ 220 millions d’euros, dont plus des deux tiers dédiés à la « gestion migratoire ».
En octobre 2025, Ursula von der Leyen a annoncé une enveloppe supplémentaire de 675 millions d’euros pour l’Afrique du Nord, dont une part significative destinée à la Libye. La lettre de la présidente de la Commission réaffirmait l’engagement de l’UE à « travailler avec la Libye pour empêcher les départs ».
Mais concrètement, que représentent ces sommes ? Des patrouilleurs italiens transférés aux garde-côtes libyens, des équipements de surveillance, des formations dispensées par Frontex, des centres de détention « améliorés » — et des balles tirées sur des navires humanitaires. Le programme SIBMMIL (opération de sécurité maritime intégrée en Libye), financé par l’UE, a permis la livraison de bateaux qui ont ensuite servi à attaquer des navires de sauvetage en eaux internationales.
Des navires italiens aux tirs réels : les incidents Sea-Watch 5 et Ocean Viking
Le 11 mai 2026, le Sea-Watch 5, un navire de sauvetage de l’ONG allemande Sea-Watch, porte secours à 90 personnes au large des côtes libyennes. Après le sauvetage, alors qu’il se trouve en eaux internationales à environ 100 kilomètres au nord de Tripoli, un bateau des garde-côtes libyens l’approche et ouvre le feu sans avertissement. Plusieurs tirs sont dirigés vers le navire humanitaire. L’équipage est menacé, sommé de faire route vers la Libye. L’un des bateaux utilisés pour cette attaque est un patrouilleur de classe Corrubia, fourni par l’Italie dans le cadre du programme SIBMMIL.

Ce n’est pas un incident isolé. En août 2025, l’Ocean Viking, le navire de SOS Méditerranée, subit une attaque similaire. Pendant 20 minutes, les garde-côtes libyens tirent des centaines de balles en direction du navire, toujours en eaux internationales. L’attaque est menée depuis un bateau transféré par l’Italie, lui aussi dans le cadre du programme SIBMMIL. Une plainte pour « tentative d’homicide » a été déposée devant les tribunaux français.
Sea-Watch recense plus de 75 cas de violence extrême commise par les milices libyennes en Méditerranée depuis 2016. Chaque fois, les bateaux utilisés proviennent de programmes européens. Chaque fois, la Commission européenne condamne les faits. Chaque fois, elle continue de financer.
Le principe « do no harm » bafoué : le Médiateur européen épingle la Commission
Il y a un détail administratif qui transforme cette affaire en scandale juridique. Le règlement NDICI, qui encadre les financements extérieurs de l’UE, contient une clause claire : il est interdit de financer des activités « pouvant entraîner des violations des droits de l’homme ». En théorie, tout projet doit faire l’objet d’une étude d’impact « do no harm » (ne pas nuire) avant d’être approuvé.
Sauf que la Commission européenne a refusé de publier ces études pour ses projets libyens. Saisi par des ONG, le Médiateur européen a rendu un verdict cinglant en 2026 : la Commission est coupable de « mauvaise administration ». Elle a sciemment dissimulé des documents qui auraient dû être rendus publics. En clair, l’UE savait que ses financements risquaient de violer les droits humains, et elle a continué quand même.
Le Médiateur a ordonné la publication des études. Mais le mal est fait. La Commission a préféré l’opacité à la transparence, et le contribuable européen finance aujourd’hui un système dont les dysfonctionnements étaient prévisibles.
Torture, extorsion, disparitions : le quotidien des migrants interceptés
Les chiffres et les mécanismes financiers, c’est une chose. La réalité humaine, c’en est une autre. Car derrière les patrouilleurs et les centres de coordination, il y a des hommes, des femmes et des enfants qui vivent l’enfer libyen. Chaque interception en mer n’est pas un sauvetage : c’est une condamnation à la détention arbitraire, à la torture, à l’extorsion et parfois à la mort.
Le rapport conjoint de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL) et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (OHCHR), publié en février 2026, dresse un constat accablant. Intitulé « Business as Usual », il documente de manière systématique les violations généralisées dont sont victimes les migrants en Libye. Ces violations ne sont pas accidentelles. Elles sont le produit d’un système que l’UE finance.
Les centres de détention libyens : une zone de non-droit sous perfusion européenne
Le rapport onusien décrit des centres de détention où les conditions sont inhumaines. Détention arbitraire indéfinie, traite des êtres humains, travail forcé, violences sexuelles, torture, exécutions sommaires : la liste est longue. Ces centres sont directement liés au système d’interception en mer. Les garde-côtes libyens ramènent les migrants vers ces prisons, où ils sont détenus jusqu’à ce que leurs familles paient une rançon pour les libérer.
Le mécanisme est rodé. Un migrant intercepté en mer est conduit dans un centre de détention officiel — ou dans une prison tenue par une milice. Là, on lui extorque de l’argent. S’il ne paie pas, il est battu, violé, affamé. Parfois, il est vendu à un autre groupe armé. Parfois, il meurt.
L’UE affirme ne pas financer directement ces centres. Mais l’argent qu’elle verse aux garde-côtes et aux autorités libyennes permet à ce système de fonctionner. Sans les patrouilleurs, sans les formations, sans les équipements, l’interception serait impossible. Et sans interception, il n’y aurait pas de détention.
« Nous avons été torturés par les milices que vous financez » : le cri de David Yambio
Parmi les voix qui s’élèvent pour dénoncer ce système, celle de David Yambio porte particulièrement loin. Président de l’ONG Refugees in Libya, il a lui-même été victime du système qu’il combat. Dans un témoignage glaçant recueilli par l’ECCHR, il s’adresse directement aux décideurs européens :
« Nous, Refugees in Libya, et moi-même personnellement, avons été enlevés avec les bateaux que vous avez financés. Nous avons été détenus arbitrairement dans les prisons que vous avez soutenues. Nous avons été torturés par les milices que vous avez soutenues. »
Ces mots résonnent comme un acte d’accusation. Yambio ne parle pas en théorie. Il décrit ce qu’il a vécu. Son ONG documente depuis des années les violations commises contre les migrants en Libye. Elle appelle à la suspension immédiate de toute coopération avec les autorités libyennes.
Le témoignage de Yambio humanise ce que les rapports officiels réduisent à des statistiques. Derrière les 700 millions d’euros et les 27 000 interceptions annuelles, il y a des vies brisées, des corps meurtris, des familles qui attendent un signe de leurs proches disparus.
Condamnations unanimes, absence de sanctions : pourquoi le partenariat tient-il ?
Face à l’accumulation des preuves, on pourrait s’attendre à ce que l’UE suspende sa coopération avec la Libye. Ce n’est pas le cas. Au contraire, le partenariat se renforce. Comment expliquer ce paradoxe ? La réponse tient en un mot : realpolitik.
Depuis 2015, la politique migratoire européenne s’est construite sur un principe simple : empêcher les départs, coûte que coûte. Externaliser le contrôle des frontières vers des pays tiers, même instables, même violents, est devenu la norme. La Libye est le maillon faible de cette chaîne, mais c’est aussi le plus utile. Elle intercepte, elle détient, elle dissuade. Et elle le fait pour moins cher que ce que coûterait un système d’accueil en Europe.
38 députés européens contre la Commission : une opposition impuissante face à la realpolitik
En octobre 2025, 38 députés européens issus des groupes S&D, Renew Europe, Verts/EFA et The Left ont écrit à la Commission européenne pour exiger l’arrêt immédiat de tout soutien — financier, technique, opérationnel — aux garde-côtes libyens, à la Direction de la lutte contre l’immigration illégale (DCIM) et à toute autre entité libyenne impliquée dans les violations des droits humains. Leur lettre qualifie la coopération de « détournement flagrant des fonds européens ».
La réponse de la Commission est édifiante. Après l’attaque du Sea-Watch 5 en mai 2026, elle déclare que les tirs sont « inacceptables » et que « toutes les parties à une opération de sauvetage doivent respecter le droit international ». Mais elle ajoute aussitôt : « Nous nous efforçons d’améliorer la situation sur le terrain. » Traduction : on condamne, mais on continue.
Le décalage entre les paroles et les actes est vertigineux. La Commission condamne les violences, mais elle ne suspend pas les financements. Elle promet des études d’impact, mais elle refuse de les publier. Elle dit vouloir protéger les migrants, mais elle les renvoie vers ceux qui les torturent.
Financements élargis, contrôle parlementaire absent : l’engrenage de la fuite en avant
Le mécanisme qui bloque tout changement est simple. Pour l’UE, stopper le financement des garde-côtes libyens signifierait assumer un afflux migratoire qu’elle ne veut pas gérer. Les États membres, en particulier l’Italie et la France, considèrent que la Libye est un rempart indispensable contre l’immigration irrégulière. Sans elle, les départs exploseraient. Ou du moins, c’est ce qu’ils affirment.
Pour la Libye, les migrants sont une monnaie d’échange. Les milices qui contrôlent les centres de détention en tirent des revenus considérables via les extorsions et les rançons. Les autorités politiques, elles, utilisent la carte migratoire pour obtenir des financements et une reconnaissance internationale. Ce chantage implicite crée un statu quo où les violations sont le prix à payer pour la stabilité migratoire européenne.
Ce statu quo a un nom : la fuite en avant. Plus l’UE investit dans la coopération avec la Libye, plus elle s’enferre. Plus elle s’enferre, plus il lui est difficile de faire marche arrière. Les ONG, les parlementaires, les médiateurs peuvent condamner, rien n’y fait. L’engrenage continue.
Chassé-croisé migratoire : l’argent de l’UE sert-il au moins à stopper les arrivées ?
La question que tout contribuable est en droit de se poser : est-ce que ça marche ? L’UE verse des centaines de millions d’euros dans ce système. Les arrivées en Europe ont-elles diminué ? La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît.
Les chiffres officiels montrent une baisse spectaculaire des arrivées aux Canaries : -83 % en 2026 par rapport à l’année précédente. Mais dans le même temps, les arrivées en Méditerranée centrale — la route Libye-Italie — ont augmenté de 66 %. C’est ce que les experts appellent le « grand chassé-croisé migratoire » : quand on ferme une route, les migrants en empruntent une autre, souvent plus dangereuse.
Moins de départs ? Les chiffres qui contredisent le discours officiel
Le discours officiel de l’UE vante l’efficacité de sa coopération avec la Libye. En 2025, plus de 27 000 migrants ont été interceptés en mer et renvoyés en Libye. Depuis janvier 2026, le chiffre dépasse déjà les 6 000. Ces interceptions sont présentées comme des succès : autant de personnes qui n’atteindront pas les côtes européennes.
Mais ce discours occulte une réalité gênante. La politique de l’UE ne stoppe pas les départs, elle les redirige. Les migrants qui ne peuvent plus passer par la Libye empruntent des routes plus longues et plus meurtrières. Le détour par l’Atlantique vers les Canaries, par exemple, est devenu extrêmement dangereux. Les bateaux surchargés, les courants violents, le manque de secours : le bilan humain est lourd.
La fermeture d’une route n’est jamais une solution. Elle déplace simplement le problème, et elle le rend souvent pire. Les 66 % d’augmentation en Méditerranée centrale sont le signe que la pression migratoire ne faiblit pas. Elle se concentre sur la route la plus meurtrière.
Plus de 1 500 morts par an : le coût humain d’une politique mécanique
Depuis 2017, plus de 88 000 migrants ont été interceptés et renvoyés en Libye par les garde-côtes. Chaque année, plus de 1 500 personnes meurent ou disparaissent en Méditerranée centrale. Ces chiffres sont stables, presque mécaniques. Ils montrent que le système ne sauve personne. Il ne fait que déplacer la mort.
Le coût humain de cette politique est abyssal. Chaque interception est un retour vers l’enfer libyen. Chaque mort en mer est une vie qui aurait pu être sauvée si l’UE avait choisi une autre voie. Mais l’UE persiste, parce que la logique politique l’emporte sur la logique humanitaire. Les migrants sont devenus des variables d’ajustement dans un calcul géopolitique qui les dépasse.
Le contribuable européen paie pour un système qui ne remplit même pas son objectif affiché. Il paie pour intercepter, pour détenir, pour torturer. Et il paie pour des morts.
Vers une refonte du partenariat ou un statu quo meurtrier ?
Le constat est accablant, mais il n’est pas une fatalité. Des alternatives existent. Des voix s’élèvent pour les défendre. La question est de savoir si l’UE aura la volonté politique de les mettre en œuvre, ou si elle préférera s’enfoncer dans un statu quo meurtrier.
Le 17 juillet 2026, 31 organisations — dont Amnesty International, Human Rights Watch, Médecins Sans Frontières et l’ECCHR — ont signé un communiqué commun exigeant la fin immédiate de la coopération migratoire abusive avec les autorités libyennes. C’est un front inédit, qui montre que la société civile ne compte pas laisser l’UE agir en toute impunité.
31 ONG unies pour exiger la fin des accords : un front inédit
Le communiqué du 17 juillet est sans ambiguïté. Les 31 organisations demandent à l’UE et à ses États membres de « mettre fin d’urgence à la coopération migratoire abusive avec les autorités libyennes ». Elles soulignent que le soutien européen a permis des violations systématiques : détention arbitraire indéfinie, exécutions extrajudiciaires, torture, violences sexuelles, extorsion, travail forcé.
Le rapport conjoint de la Commission internationale de juristes (ICJ) et de Libya Crimes Watch, publié en juin 2026, abonde dans le même sens. Il appelle l’UE à résilier tous les accords de coopération et mémorandums d’entente sur la « migration irrégulière » avec la Libye, et à suspendre les financements aux autorités impliquées dans des violations graves des droits humains.
Ce front uni est une force. Mais il se heurte à la realpolitik des États membres, qui considèrent la Libye comme un partenaire indispensable. Le rapport de force est inégal.
Et si l’UE choisissait une autre voie ? Visas humanitaires et corridors sûrs
Pourtant, des alternatives existent. Elles sont connues, documentées, défendues par des experts et des parlementaires. La première est la répartition obligatoire des demandeurs d’asile entre les États membres, un mécanisme qui existe déjà en théorie mais qui reste lettre morte. La seconde est la création de visas humanitaires dans les ambassades européennes, qui permettraient aux migrants de demander l’asile sans risquer leur vie en mer. La troisième est le démantèlement des centres de détention libyens, via une conditionnalité stricte des aides.
Ces solutions ne sont pas des utopies. Elles ont été proposées à maintes reprises par des ONG, des experts et des députés européens. Mais elles se heurtent à un mur politique. Les gouvernements européens préfèrent financer la détention et la torture en Libye plutôt que d’ouvrir des voies légales et sûres vers l’Europe.
La question finale est simple. Préfère-t-on financer des centres de détention où des hommes sont torturés, ou des corridors humanitaires qui sauvent des vies ? Préfère-t-on armer des garde-côtes qui tirent sur des navires de sauvetage, ou mettre en place un système d’accueil digne de ce nom ? Le choix est politique. Et il appartient aux citoyens européens de le rappeler à leurs dirigeants.
Conclusion : l’Europe face à son miroir libyen
Le rapport d’Amnesty International n’est pas un simple document de plus dans la litanie des dénonciations. Il cristallise une réalité que l’UE refuse d’affronter : sa politique migratoire en Libye est un échec moral et opérationnel. Les 700 millions d’euros versés depuis 2015 n’ont pas stoppé les départs, ils les ont rendus plus meurtriers. Les interceptions en mer ne sauvent pas des vies, elles les condamnent à l’enfer des centres de détention. Les garde-côtes libyens ne sont pas des partenaires, ce sont des milices armées avec l’argent du contribuable européen.
Le Médiateur européen a parlé de « mauvaise administration ». Les ONG parlent de complicité. Les survivants comme David Yambio parlent de torture. Et pendant ce temps, la Commission continue de financer, d’équiper, de former. Le MRCC de Benghazi, les patrouilleurs italiens, les programmes NDICI : tout est en place pour que la machine continue.
Mais le 17 juillet 2026, 31 organisations ont montré qu’une autre voie est possible. La pression citoyenne, les recours juridiques, les enquêtes parlementaires : les leviers existent. La question est de savoir si les citoyens européens les actionneront. Car en fin de compte, c’est leur argent qui finance les balles tirées sur le Sea-Watch 5. C’est leur silence qui permet au système de perdurer. Et c’est leur voix qui peut encore tout changer.