
La Collectivité européenne d'Alsace (CEA) a officialisé ce lundi 6 juillet 2026 la création du « Conseil des cultes d'Alsace », une instance inédite réunissant huit religions sous l'égide d'une collectivité territoriale. Présenté par Frédéric Bierry, président de la CEA, ce conseil consultatif vise à structurer le dialogue interreligieux dans une région où le Concordat remplace la loi de 1905. L'initiative répond à une actualité brûlante : la veille de l'annonce, l'église Saint-Étienne de Mulhouse a été vandalisée, dernier exemple en date d'une hausse des actes antireligieux en France.

Pourquoi Frédéric Bierry crée le Conseil des cultes d'Alsace en ce 6 juillet 2026
L'annonce n'est pas sortie de nulle part. Frédéric Bierry a choisi le cadre d'une conférence de presse à Strasbourg pour dévoiler ce projet mûri depuis plusieurs mois. Le président de la CEA justifie cette création par un constat simple : le dialogue interreligieux en Alsace existait, mais de manière informelle et réactive. Les crises se succédaient sans cadre permanent pour y répondre.

« On croit à ce développement du dialogue interreligieux, à cette capacité d'aller vers les populations, les jeunes en priorité car ils ont besoin de mieux comprendre », a déclaré Bierry, cité par Le Figaro. L'urgence est réelle : les chiffres nationaux montrent une dégradation continue du climat. De 621 actes antireligieux recensés en 2010, la France est passée à 843 en 2025, puis à 2 489 actes l'an passé. L'Alsace n'est pas épargnée par cette tendance.
Une dégradation à l’église Saint-Étienne de Mulhouse la veille de l’annonce
Le dimanche 5 juillet 2026, l'église Saint-Étienne de Mulhouse a été vandalisée. Bierry a cité cet événement en exergue de son discours pour illustrer l'urgence d'agir. Ce n'est pas un cas isolé : les statistiques fournies par les Dernières Nouvelles d'Alsace confirment une tendance nationale inquiétante. Les actes antireligieux ont presque quadruplé en quinze ans, passant de 621 en 2010 à 2 489 en 2025.

L'Alsace, malgré son régime concordataire qui implique un financement public des cultes reconnus, n'a pas été épargnée. Les dégradations d'édifices religieux touchent toutes les confessions. Face à cette situation, Bierry veut créer « un cadre structuré permanent » qui permette aux responsables religieux de travailler ensemble en amont des crises, plutôt que de réagir dans l'urgence après chaque incident.
Harold Weill et le 7 octobre : le dialogue interreligieux à l’épreuve des crises mondiales
La deuxième justification majeure de cette création est directement liée aux tensions internationales. Harold Weill, grand rabbin de Strasbourg et du Bas-Rhin, a confié au Figaro que le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza qui a suivi ont créé « des distances, des fossés » entre communautés. Les répercussions locales de ce conflit ont été immédiates : tensions dans les quartiers, incidents dans les établissements scolaires, méfiance accrue entre groupes religieux.

Saïd Aalla, recteur de la Grande mosquée de Strasbourg, abonde dans le même sens. Interrogé par ICI, il explique que le dialogue existait déjà, mais qu'il était « occasionnel, en cas de crise ». Le problème est précisément là : quand les tensions montent, il est trop tard pour construire la confiance. « Le plus judicieux, c'est de travailler ensemble en amont », résume-t-il. Le Conseil des cultes est donc vendu comme une réponse structurelle à des tensions conjoncturelles, un outil de prévention plutôt que de réparation.
Les huit religions du Conseil : casting inédit et jeu de pouvoirs en Alsace
La composition du Conseil des cultes d'Alsace est inédite en France métropolitaine. Jamais une collectivité territoriale n'avait réuni sous son égide un panel aussi large de religions. Le Figaro détaille la liste : catholique, protestant, juif, musulman, orthodoxe, bouddhiste, bahaïste, et évangélique. S'y ajoutent les responsables des facultés de théologie catholique et protestante, ainsi que la faculté de droit des religions.

Cette diversité reflète la réalité alsacienne, où le Concordat reconnaît quatre cultes historiques (catholique, protestant luthérien, protestant réformé, juif) mais où la pratique religieuse contemporaine est bien plus variée. L'inclusion des bouddhistes, des baha'is et des évangéliques marque une ouverture significative par rapport au cadre concordataire traditionnel.
Saïd Aalla (Grande mosquée de Strasbourg) : « C’est la première fois qu’on a un cadre structuré »
Saïd Aalla ne cache pas son enthousiasme. « Bien sûr, nous avons des groupes de travail, on se rencontre avec les responsables religieux, mais c'est la première fois qu'on a un cadre structuré avec l'ambition d'un travail permanent », déclare-t-il à ICI. Cette citation résume le saut qualitatif attendu : passer de rencontres ponctuelles à une instance permanente.

Le conseil est présidé par Frédéric Bierry lui-même, mais un conseiller délégué aux cultes a été nommé. Yves Hemedinger a pris cette fonction lors de la séance plénière du 30 mars 2026, succédant à Martine Dietrich, récemment décédée. Philippe Ichter est chargé de mission « relations avec les cultes et dialogue interreligieux » à la CEA. Cette structuration administrative montre que la collectivité prend le sujet au sérieux, avec des interlocuteurs dédiés.
Du Comité interreligieux du Grand Est au CFCM : comment se compare le nouveau Conseil alsacien ?
Pour comprendre l'innovation, il faut la comparer aux structures existantes. Le Grand Est dispose d'un « Comité interreligieux » depuis plus de quinze ans, comme le rappelle le site de la région. Mais il s'agit d'une instance de la Région Grand Est, pas d'un conseil des cultes formel. Son fonctionnement est plus souple, moins institutionnalisé.

À l'échelle nationale, le Conseil français du culte musulman (CFCM) offre un autre point de comparaison. Créé en 2003 sous l'égide du ministère de l'Intérieur, le CFCM a vocation à représenter les musulmans de France auprès des pouvoirs publics. Mais l'instance a été critiquée comme une « cléricalisation de l'islam », selon les termes de chercheurs cités par Wikipédia. Surtout, le CFCM a été écarté début 2023 par Emmanuel Macron, qui lui a préféré le Forum de l'islam de France (FORIF), jugé plus opérationnel.
Le Conseil alsacien innove donc sur trois points : il est porté par une collectivité territoriale et non par l'État, il réunit l'ensemble des cultes et non une seule religion, et il s'inscrit dans le cadre juridique unique du Concordat alsacien-mosellan. C'est techniquement une première en France métropolitaine.
74 millions d’euros et 1 525 euros de subventions : le grand écart budgétaire du dialogue interreligieux
L'ambition affichée par la CEA se heurte à une réalité budgétaire qui interroge. Le Conseil des cultes est une instance consultative : il n'a aucun pouvoir de décision sur les financements publics liés au Concordat. Or, ces financements sont considérables. Selon un sondage IFOP réalisé en 2024 pour le Grand Orient de France, le coût annuel du régime concordataire en Alsace-Moselle est d'environ 74 millions d'euros.

Ce chiffre donne le vertige quand on le compare aux moyens alloués au dialogue interreligieux. Le Fonds InterReligieux, créé par la CEA en juin 2023, n'a distribué que 1 525 euros en 2025, pour seulement quatre projets. Le contraste est saisissant : d'un côté, une machine financière qui paie les salaires des ministres des cultes reconnus et entretient les édifices religieux ; de l'autre, une enveloppe symbolique pour financer le dialogue entre ces mêmes cultes.
74 millions d’euros par an : la machine financière du Concordat que le Conseil ne pilotera pas
Le sondage IFOP 2024 révèle des positions contrastées sur le Concordat. 52 % des Alsaciens-Mosellans se déclarent favorables à son abrogation, contre 78 % des Français. Mais 56 % des Alsaciens sont favorables au financement public des cultes, contre seulement 32 % des Français. Le territoire vit donc un paradoxe : on critique le Concordat, mais on tient à ses avantages financiers.
Le Conseil des cultes ne touchera pas à un euro de ce budget de 74 millions. Son rôle est strictement consultatif. Il peut émettre des avis, proposer des actions, mais il ne décide pas des subventions. C'est la limite structurelle la plus forte de l'instance : elle est conçue pour parler, pas pour dépenser. Certains y verront une garantie de neutralité, d'autres une marque d'impuissance.
Le Fonds InterReligieux : 1 525 euros pour 4 projets, le symbole d’une ambition sans budget ?
Créé par délibération du 19 juin 2023, le Fonds InterReligieux de la CEA fusionnait les anciens fonds des deux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin. Son objectif est de soutenir des initiatives associant au moins trois des principales religions présentes en Alsace : catholicisme, protestantisme, judaïsme, islam et bouddhisme.
En 2025, le fonds n'a distribué que 1 525 euros pour quatre projets. Ce montant dérisoire interroge sur la réalité de l'engagement financier de la collectivité. Comment une instance sans pouvoir budgétaire propre peut-elle peser sur le dialogue interreligieux ? La question est d'autant plus pertinente que 68 % des Français s'opposent au principe du financement public des cultes, selon le même sondage IFOP. Si la CEA voulait augmenter les moyens du Fonds InterReligieux, elle devrait justifier cette dépense auprès d'une opinion publique nationale majoritairement hostile.
Enseignement religieux, salaires des ministres : ce que le droit local autorise et interdit
Le cadre juridique alsacien est une exception française. En Alsace-Moselle, la loi de 1905 ne s'applique pas. L'État paie les ministres des cultes reconnus (catholique, protestant, juif) et l'enseignement religieux est une discipline obligatoire à l'école publique jusqu'à 18 ans, avec possibilité de dispense.
Le Conseil des cultes ne peut modifier aucun de ces éléments unilatéralement. Ses actions sont complémentaires au cadre existant. Les sujets évoqués lors de sa première réunion, rapportés par RCF, montrent son périmètre : violences faites aux femmes, intelligence artificielle, éducation. Des thèmes consensuels qui évitent soigneusement les questions brûlantes comme le financement public ou le statut des cultes non reconnus.
Jeunes Alsaciens, collèges et désinformation : le grand pari du Conseil
La priorité affichée du Conseil des cultes est claire : les jeunes. Frédéric Bierry l'a répété lors de la conférence de presse : il faut aller vers les 16-25 ans, ceux qui « peuvent se laisser transporter par des fausses nouvelles ou croyances non fondées véhiculées par les réseaux sociaux », selon les termes rapportés par DNA.
Cette cible est stratégique. Les sondages montrent que les jeunes Alsaciens sont les moins attachés au droit local et au Concordat. Le Conseil doit donc convaincre une génération qui remet fondamentalement en cause le système qui l'a créé. Un défi de taille, d'autant que la connaissance du droit local a chuté : 87 % des Alsaciens le connaissaient en 2005, contre seulement 70 % en 2024.
Frédéric Bierry veut aller dans les collèges « en collectif » : les modalités restent à définir avec le rectorat
L'ambition est forte : Bierry souhaite se rendre dans les établissements scolaires « en collectif », accompagné des représentants des différents cultes. L'objectif est de lutter contre la désinformation en montrant aux élèves que les religions peuvent dialoguer et s'accorder sur des valeurs communes.
Mais les modalités d'intervention restent à définir avec le rectorat. Le flou actuel est révélateur d'une instance qui cherche encore son mode opératoire. Comment organiser ces interventions ? À quelle fréquence ? Dans quels établissements en priorité ? Avec quels supports pédagogiques ? Autant de questions sans réponse pour l'instant. Le Conseil devra aussi composer avec la sensibilité du sujet : l'intervention de représentants religieux dans des écoles publiques, même dans le cadre du Concordat, n'est pas neutre.
Sondages 2024 : chez les moins de 35 ans, le droit local séduit de moins en moins
Les chiffres sont implacables. Le sondage IFOP réalisé pour l'Institut du Droit Local en 2024 montre que 60 % des Alsaciens et Mosellans veulent le maintien du droit local, 37 % demandent son évolution, et seulement 3 % réclament sa suppression. 90 % sont favorables au Concordat spécifiquement.
Mais le diable se cache dans les détails : les jeunes de moins de 35 ans sont les moins favorables au droit local. L'autre sondage IFOP, celui réalisé pour le Grand Orient de France, confirme cette tendance : 52 % des Alsaciens-Mosellans sont favorables à l'abrogation du Concordat. Le Conseil doit donc convaincre une génération qui ne se reconnaît pas dans le système actuel et qui est potentiellement plus sensible aux discours critiques sur le financement public des cultes.
Une exposition itinérante et des médiathèques : l’autre bras armé de la pédagogie
Au-delà des interventions en milieu scolaire, le Conseil mise sur des actions culturelles. Une exposition dédiée au dialogue interreligieux pourra « cheminer » dans toute l'Alsace via le réseau des 200 médiathèques et bibliothèques du territoire. L'idée est de toucher un public large, y compris ceux qui ne fréquentent pas les lieux de culte.
Deux événements majeurs sont déjà programmés : le « Forum des religions » le 8 octobre 2026 et la « Journée du dialogue interreligieux » le 12 novembre 2026, sur le thème « Que voulons-nous faire ensemble ? ». Ces rendez-vous constitueront les premières preuves tangibles de l'existence du Conseil. Leur succès en termes d'affluence et de couverture médiatique sera le premier indicateur de la crédibilité de l'instance.
Stades, universités, festivals : le Conseil face à la laïcité du quotidien en Alsace-Moselle
Le vrai test du Conseil des cultes sera sur le terrain. Comment cette instance consultative va-t-elle se positionner sur les sujets qui fâchent ? En Alsace-Moselle, le cadre juridique unique génère des tensions spécifiques que le droit commun ne connaît pas.
Les stades, les universités et les festivals sont des lieux où la question religieuse se pose concrètement. Dans les enceintes sportives, le port de signes religieux est régulièrement débattu. Dans les festivals, la présence de stands religieux ou la question de la nourriture halal ou casher peuvent créer des tensions. Le Conseil peut-il servir de médiateur sur ces sujets ? Les premiers thèmes choisis pour ses réunions (violences faites aux femmes, intelligence artificielle) suggèrent un évitement des dossiers les plus polémiques.
À l’Université de Strasbourg : un régime de laïcité dérogatoire au quotidien
L'Université de Strasbourg, comme les autres établissements alsaciens, ne fonctionne pas sous la loi de 1905. Les aumôneries, le port de signes religieux dans l'espace public, les salles de prière : tout cela est géré selon les règles du Concordat. Concrètement, cela signifie que l'université peut financer des aumôneries et que les étudiants peuvent porter des signes religieux ostensibles sans restriction.
Ce régime dérogatoire crée des situations complexes. Les étudiants venus d'autres régions françaises découvrent un cadre différent, parfois déstabilisant. Les enseignants doivent naviguer entre le droit local et les principes républicains. Le Conseil des cultes pourrait servir de cadre de référence pour clarifier les règles et apaiser les tensions. Mais pour l'instant, les sujets de sa première réunion, rapportés par RCF, restent consensuels : violences faites aux femmes, intelligence artificielle, éducation. Rien sur les questions brûlantes de la laïcité au quotidien.
Forum des religions (8 octobre) et Journée du dialogue (12 novembre) : les premiers jalons concrets
Le calendrier est fixé. Le Forum des religions aura lieu le 8 octobre 2026. La Journée du dialogue interreligieux est programmée le 12 novembre 2026, sur le thème « Que voulons-nous faire ensemble ? ». Ces deux événements sont les premières actions concrètes du Conseil.
Leur organisation mobilisera les ressources de la CEA et des huit religions représentées. Le succès de ces rendez-vous dépendra de plusieurs facteurs : l'affluence du public, la qualité des échanges, la couverture médiatique. Si ces événements passent inaperçus, le Conseil risque d'être perçu comme un outil de communication institutionnelle sans substance. S'ils attirent un public nombreux et génèrent un débat de qualité, ils pourraient devenir un rendez-vous annuel incontournable.
Conclusion : De l’ambition affichée aux actes concrets, le test de 2027
Le Conseil des cultes d'Alsace est une première en France métropolitaine. Aucune autre région n'a créé d'instance consultative réunissant l'ensemble des cultes sous l'égide d'une collectivité territoriale. L'ambition est réelle, la composition est large, la volonté politique est affichée. Mais les handicaps sont tout aussi réels : budget famélique, pouvoir consultatif, scepticisme des jeunes générations.
La question centrale reste posée : gadget ou révolution ? La réponse dépendra de la capacité du Conseil à produire des résultats concrets. Les premiers jalons sont posés avec le Forum des religions du 8 octobre 2026 et la Journée du dialogue du 12 novembre 2026. Mais la véritable épreuve sera celle de la durée.
Harold Weill et Mgr Delannoy : la quête d’un dialogue qui « ne s’ignore pas »
Les responsables religieux mesurent les enjeux. Mgr Delannoy, archevêque de Strasbourg, résume l'objectif minimal dans DNA : « Il permet de ne pas s'ignorer, de mieux se connaître et de progresser ensemble. » Harold Weill, grand rabbin de Strasbourg, ajoute : « Il est important qu'on puisse se retrouver tous ensemble […] alors que les attaques contre les juifs ou les musulmans sont réelles. »
Ces propos montrent que l'objectif minimal est posé : créer du lien, maintenir un dialogue permanent, prévenir les crises. L'objectif maximal – faire évoluer le cadre juridique, obtenir des moyens financiers supplémentaires, influencer les politiques publiques – reste à écrire. Les acteurs religieux semblent conscients des limites de l'instance, mais ils y voient une opportunité à saisir.
Le rendez-vous de 2027 : le Conseil survivra-t-il à sa propre institutionnalisation ?
La première réunion est une chose. Les réunions biannuelles, les actions sur le terrain, les budgets futurs en sont une autre. Le Fonds InterReligieux n'a distribué que 1 525 euros en 2025, mais la CEA peut décider de l'abonder. Si le Forum des religions du 8 octobre 2026 est un échec d'audience, le Conseil risque de rester un outil de communication institutionnelle sans véritable impact.
La vraie révolution serait que le Conseil devienne un laboratoire normatif pour gérer les tensions du « vivre-ensemble » dans un territoire qui échappe à la loi de 1905. La balle est dans le camp des acteurs : à eux de prouver que le dialogue interreligieux peut dépasser le stade des bonnes intentions et produire des résultats concrets pour les Alsaciens. Le rendez-vous de 2027, avec le premier bilan d'étape, sera décisif.