Le 26 février 2026, en meeting à Lyon, Jean-Luc Mélenchon s'interroge publiquement sur la prononciation du nom d'Jeffrey Epstein : "Dire Epstine, pas Epstein..." Le sous-entendu, reconnu ensuite par le leader de La France insoumise, est que l'on prononce ainsi le nom du criminel sexuel américain pour le "russifier". Trois jours plus tard, le 1er mars, à Perpignan, il bute devant son public sur le patronyme de l'eurodéputé Raphaël Glucksmann : "monsieur Glucksmen, Glucksmann pardon..., après j'en ai pour des heures" La salle rit.

Deux plaisanteries sur deux noms à consonance juive, en trois jours, chez l'homme qui est arrivé en tête de la gauche aux deux dernières élections présidentielles. La séquence a provoqué une pluie de réactions, à gauche comme à droite, et a donné lieu à une tribune de l'historien Robert Hirsch dans Le Monde, dont le titre est une question : "Comment ne pas voir dans les allusions de Mélenchon sur les juifs un héritage des errements du passé ?"
La question mérite d'être reprise, parce qu'elle n'est pas seulement polémique. Elle porte sur un point précis : à partir de quand une allusion, c'est-à-dire un propos qui ne nomme rien explicitement, devient-elle antisémite ?
Ce que fait une allusion
Une allusion ne dit pas "les juifs". Elle fait appel à ce que l'auditoire sait déjà. Ce mécanisme n'a rien de nouveau, et c'est précisément ce qui la rend difficile à attraper : son auteur peut toujours répondre n'avoir rien dit.
L'historien Ivan Jablonka, interrogé par Le Monde après l'épisode, a mis le doigt sur ce qui distingue la séquence lyonnaise et perpignanaise d'une critique politique ordinaire : "L'insistance sur les noms de famille est une particularité de l'antisémitisme" Ridiculiser la façon dont un nom se prononce, ce n'est pas discuter un argument ; c'est signaler que la personne porte un nom qui devrait être prononcé autrement.
L'ancien président du Front national Jean-Marie Le Pen a fait de cette mécanique un geste politique célèbre avec le calembour "Durafour crématoire", qui associait le nom du ministre Michel Durafour aux camps d'extermination. C'est à ce précédent que Raphaël Glucksmann a renvoyé Jean-Luc Mélenchon en deux mots sur X, le 1er mars : "OK Jean-Marie Le Pen" Le lendemain, sur Franceinfo, il allait plus loin : "En faisant cela, Mélenchon confirme qu'il est devenu le Jean-Marie Le Pen de notre temps."
Ce précédent rappelle que la droite extrême a déjà fait du nom une arme, et que la gauche s'est construite historiquement contre ce type de pratique.
La généalogie invoquée par Robert Hirsch
Dans sa tribune, Robert Hirsch rattache ces deux saillies à une histoire plus longue. Sa démonstration repose sur trois moments où la gauche française fut du côté de l'émancipation des juifs : la Révolution, qui fit de la France en 1791 la terre de cette émancipation ; le combat de Zola et de Jaurès pour le capitaine Dreyfus, dans une époque où l'antisémitisme s'exprimait dans la presse et dans la rue ; enfin la Résistance au nazisme.
L'intérêt de cette généalogie n'est pas de prouver un fait, mais d'établir une rupture : lorsque Jean-Luc Mélenchon déclarait en juillet 2020 que Jésus avait été mis en croix "par ses propres compatriotes", il reprenait, écrit Hirsch, le mythe ancien du "peuple déicide", une accusation qui a accompagné des siècles de persécution. L'historien y ajoute la formule du leader insoumis selon laquelle l'antisémitisme serait "résiduel" en France, publiée sur son blog en juin 2024.
C'est le cumul qui fonde l'interprétation de Hirsch, non chaque prise de parole isolée. Il cite le communiqué du Réseau d'actions contre l'antisémitisme et tous les racismes (RAAR) : "Jean-Luc Mélenchon ne cesse de repousser les frontières de l'ignoble."

Précision utile pour lire cette tribune : Robert Hirsch est historien, auteur de La Gauche et les juifs (Le Bord de l'eau, 2022), et militant du RAAR. Son analyse est donc celle d'un historien engagé, pas d'un observateur neutre. Son engagement ne l'empêche pas, dans d'autres prises de position, de nuancer : interrogé par Le Monde, il a estimé que "on ne peut pas qualifier la gauche d'antisémite, mais il y a des dérives importantes", et publié dans Le Nouvel Obs que "dire que LFI est antisémite est déraisonnable"
Les critères de l'IHRA, et ce qu'ils ne disent pas
Face à un cas comme celui-ci, la référence internationale est la "définition opérationnelle de l'antisémitisme" adoptée en 2016 par l'IHRA, l'Alliance internationale pour la mémoire de la Shoah, qui regroupe une trentaine d'États. La France l'a endossée avec ses partenaires européens ; Emmanuel Macron a annoncé son application au dîner du CRIF en 2019.
Parmi les comportements listés comme formes possibles d'antisémitisme : accuser les citoyens juifs de servir les intérêts d'Israël plutôt que ceux de leur pays, comparer la politique israélienne à celle des nazis, ou tenir le peuple juif pour collectivement responsable des actions de l'État d'Israël. Le document précise par ailleurs que "critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l'antisémitisme"
Trois limites doivent être dites clairement.
D'abord, la définition est non contraignante : elle est conçue comme un guide pour les enseignants, les forces de l'ordre et les magistrats, pas comme un texte de loi.
Ensuite, elle n'est pas applicable telle quelle en droit français. Comme l'a expliqué au Parisien le professeur de droit pénal Didier Rebut, de l'université Paris 2 Panthéon-Assas, "on ne peut déjà pas interpréter ni condamner sur la base d'un texte européen. Il faut toujours transposer dans notre Code pénal français" Autrement dit : qualifier un propos d'antisémite au sens de l'IHRA n'a aucune portée judiciaire en France sans modification de la loi.
Enfin, la définition décrit des formes et des exemples ; elle ne dit pas, pour une phrase précise, quelle en est l'intention. Or l'intention est exactement ce que réclame le débat public à propos de Mélenchon.
La défense du leader insoumis
Jean-Luc Mélenchon a trois lignes de défense, et elles ne se superposent pas tout à fait.
La première est le déni : en réunion après le meeting de Perpignan, il a déclaré "Nous combattons l'islamophobie, nous combattons le racisme antijuif" Après la sortie de Lyon, il a retourné l'accusation : "L'antisémitisme est du côté de ceux qui veulent tout ramener à ce sujet."
La seconde est la justification politique : il a dit avoir voulu dénoncer "un plan mondial pour utiliser le dégoût légitime que soulève le criminel Epstein et l'attribuer aux Russes"
La troisième est l'excuse, le 2 mars : il s'est dit "désolé" d'avoir "déformé par erreur" le nom de Raphaël Glucksmann et d'autres personnalités, en promettant "Je retiens la leçon. On ne m'y reprendra pas."
C'est là que l'exercice se complique. L'excuse reconnaît la blessure sans reconnaître le motif : elle traite l'affaire comme une maladresse de prononciation, non comme l'usage d'un ressort antisémite. Les soutiens de LFI ont immédiatement poussé dans cette direction : dès le lendemain de la sortie de Lyon, un compte de soutien présentait l'affaire comme "une nouvelle polémique" inventée par "l'officialité médiatico-politique" Ce contre-récit est lui-même un fait du débat : il montre que la qualification du geste est devenue un enjeu de campagne, pas seulement de morale.
Ce que la gauche fait de l'affaire
Le plus notable est la réaction venue de la gauche elle-même. Olivier Faure, premier secrétaire du PS, a parlé d'"une stratégie qui dérive sur les eaux brunes de l'antisémitisme", ajoutant que "tout ça finira mal" Le député Jérôme Guedj, qui avait qualifié Mélenchon de "salopard antisémite" en juin 2025, a écrit : "En renouvelant un jeu de mots à la Jean-Marie Le Pen sur la prononciation des noms de juifs, Mélenchon assume tout." Clémentine Autain, ancienne lieutenante du leader insoumis, a tweeté : "Ce soir encore, la honte."
D'autres historiens ont élargi le propos. Jean-Frédéric Schaub, dans une tribune au Monde, estime que "la mise en circulation de motifs antisémites fait partie de l'arsenal de la prise de pouvoir" chez LFI. C'est une interprétation, non un constat établi : elle suppose une stratégie, que les éléments publics ne permettent pas de démontrer.
À l'inverse, les partisans de Mélenchon rappellent ses condamnations répétées de l'antisémitisme et de l'islamophobie, et dénoncent dans ces réactions une manoeuvre pour écarter LFI du champ des alliances. L'épisode tombe au pire moment : alors que la gauche prépare la présidentielle de 2027 et que la primaire sociale-démocrate tranche début octobre, Glucksmann a confirmé qu'il n'y aura plus d'alliance avec LFI.
Le second front : le mot "génocide"
Robert Hirsch a attaqué, dans une tribune du Nouvel Obs publiée en octobre 2026, un autre point de vocabulaire de la gauche : l'injonction adressée, lors des débats de la primaire, à employer le mot "génocide" pour décrire ce qui se passe à Gaza. Cette injonction a été portée par Ségolène Royal et Olivier Faure contre Jérôme Guedj et Raphaël Glucksmann, qui refusaient le terme tout en condamnant fermement le gouvernement Netanyahou.
L'argument de Hirsch ne minimise pas ce qui se passe à Gaza : il rappelle que des voix, dont celle de Rony Brauman en janvier 2025, ont comparé la situation à Auschwitz ; il cite aussi Jean-Luc Mélenchon évoquant en septembre 2024 une destruction "pire que celle de la Seconde Guerre mondiale" Son point est que ces comparaisons brouillent la mémoire de la Shoah, ce qui affaiblit mécaniquement la capacité à nommer l'antisémitisme lorsqu'il survient - par exemple dans un jeu de mots sur un nom.
Ce que l'exercice ne permet pas de trancher
Deux réserves s'imposent.
La première : l'intention de Jean-Luc Mélenchon n'est pas vérifiable. On peut relever les faits : deux saillies, sur deux noms juifs, en trois jours, dans deux meetings ; l'absence de dénonciation du ressort antisémite dans ses excuses ; une série antérieure de formules contestées. Mais on ne peut pas établir ce qu'il cherchait à faire. Les analyses de Robert Hirsch, de Jean-Frédéric Schaub et d'Ivan Jablonka sont des interprétations d'historiens, argumentées, mais des interprétations.
La seconde : la qualification d'antisémite n'a pas le même sens selon qui la prononce. Au sens pénal français, elle suppose des éléments que le débat public n'examine pas. Au sens de l'IHRA, elle relève d'un guide non contraignant. Au sens politique, elle engage celui qui la prononce sur une responsabilité morale.
C'est précisément pour cela que la question posée par le titre de la tribune de Robert Hirsch reste ouverte. Une allusion n'a pas besoin d'être nommée pour agir ; il suffit qu'elle soit comprise par ceux qui sont dans la salle. Et c'est ce que le rituel des excuses du 2 mars - "je retiens la leçon" - ne dit pas : quelle leçon, tirée de quel ressort.