Une foule, une plaque, une guerrière : la journée d’hommage à Persan
Samedi 4 juillet 2026, plusieurs centaines de personnes ont défilé dans les rues de Persan et Beaumont-sur-Oise, dans le Val-d'Oise, pour marquer le dixième anniversaire de la mort d'Adama Traoré. L'ambiance était calme et festive, mais la détermination des participants ne faisait aucun doute. Pendant une heure et demie, les slogans « Justice pour Adama, on n'oublie pas ! » et « Pas de justice, pas de paix ! » ont résonné dans les rues de ces communes de la banlieue nord de Paris.

Le cortège s'est arrêté devant la gendarmerie de Persan, là où Adama Traoré a rendu son dernier souffle le 19 juillet 2016, à seulement 24 ans. Les noms d'autres victimes de violences policières ont été égrenés par les organisateurs, rappelant que le combat dépasse largement le cas d'un seul homme.
Une marche calme et déterminée pour ne pas oublier
La marche a duré une heure et demie, traversant les deux communes dans une atmosphère que les participants eux-mêmes qualifiaient de « calme et festive ». Les organisateurs avaient soigneusement préparé le parcours, qui passait par les lieux clés du drame : le point d'interpellation à Beaumont-sur-Oise, puis la gendarmerie de Persan où Adama est mort. À chaque étape, les manifestants scandaient les prénoms de personnes tuées ou blessées par les forces de l'ordre ces dernières années. Ce rituel, devenu une marque de fabrique du Comité Vérité et Justice pour Adama, vise à maintenir la mémoire collective éveillée. Des familles entières étaient présentes, des enfants portant des pancartes aux côtés de militants aguerris. Plusieurs élus de gauche, notamment de La France insoumise, ont également fait le déplacement, signe que la cause a désormais une dimension politique assumée.

La plaque commémorative posée au cœur de Beaumont-sur-Oise
Plus tôt dans la journée, un geste symbolique fort a eu lieu : une plaque portant le nom d'Adama Traoré a été installée près de la mairie de Beaumont-sur-Oise, à l'endroit même où il a été interpellé le 19 juillet 2016. Ce geste n'est pas anodin. En ancrant la mémoire du drame dans l'espace public local, la famille et le comité cherchent à inscrire cette histoire dans la durée. Les générations futures qui passeront devant cette plaque sauront qu'ici, un jeune homme a perdu la vie dans des circonstances qui continuent de diviser la France. La plaque est devenue un lieu de recueillement improvisé dès son installation, avec des fleurs déposées par les passants.

Assa Traoré : « Nous avons pris dix ans, nous reprendrons dix ans encore »
Devant la gendarmerie de Persan, Assa Traoré a pris la parole. Sa voix portait, calme mais ferme. « La justice française a dit qu'il y avait un non-lieu, mais nous connaissons tous la vérité. Nous savons que ces gendarmes sont responsables de la mort d'Adama Traoré », a-t-elle déclaré. Puis elle a ajouté : « Nous avons pris dix ans et nous reprendrons dix ans encore pour mener d'autres luttes, pour continuer le combat. » Ces mots résument parfaitement la ténacité de cette femme devenue l'un des principaux visages de la lutte contre les violences policières en France. Assa Traoré a rappelé que « Traoré veut dire guerrier », une métaphore qu'elle utilise souvent pour expliquer sa résistance. Elle n'a pas hésité à interpeller directement l'institution judiciaire, debout face à la gendarmerie, comme pour défier le silence officiel.
Non-lieu confirmé : comment la justice a clôturé l’affaire sans condamnation
Si la famille et les militants continuent de se mobiliser, c'est parce que la justice française a clos l'affaire sans reconnaître la responsabilité pénale des gendarmes. Le parcours judiciaire de l'affaire Adama Traoré est un labyrinthe de contradictions et de décisions qui ont laissé un goût amer à ses proches. Le 11 février 2026, la Cour de cassation a rejeté le pourvoi de la famille, confirmant définitivement le non-lieu en faveur des trois gendarmes impliqués dans l'interpellation mortelle.
2016–2026 : le récit d’une instruction à rebondissements
L'affaire débute le 19 juillet 2016. Adama Traoré, 24 ans, tente de fuir un contrôle de gendarmerie concernant son frère aîné. Il est rattrapé et interpellé par trois gendarmes. Transporté à la gendarmerie de Persan, il décède dans la cour de la caserne. Les causes exactes de sa mort deviennent immédiatement l'objet d'une bataille d'expertises. En août 2023, les juges d'instruction rendent une ordonnance de non-lieu. La famille fait appel. En mai 2024, la cour d'appel de Paris confirme le non-lieu. Le pourvoi en cassation est déposé, mais le 11 février 2026, la plus haute juridiction française rejette la requête. Comme le soulignait Le Monde, la justice a reconnu que les gendarmes ont causé la mort d'Adama, mais elle n'a retenu aucune infraction pénale. Un paradoxe juridique que la famille ne digère pas.
« Les gendarmes ont causé sa mort, mais la justice entérine l’impunité »
Assa Traoré et son avocat, Me Yassine Bouzrou, n'ont cessé de dénoncer cette contradiction. « La justice avait enfin reconnu, en fin d'instruction puis devant la cour d'appel de Paris, que les gendarmes ont causé la mort d'Adama, pourtant, aujourd'hui, elle entérine l'impunité », a déclaré l'avocat après la décision de la Cour de cassation. La controverse sur les expertises médicales est au cœur du litige. Les premières analyses parlaient d'asphyxie, de syndrome asphyxique positionnel. Les expertises ultérieures ont semé le doute, concluant à un « doute raisonnable » sur le lien de causalité direct entre les gestes des gendarmes et la mort. Pour la justice, ce doute suffit à écarter toute responsabilité pénale. Assa Traoré, elle, parle du « jugement de la société » : les gendarmes ont été jugés par l'opinion publique, même si la justice ne les a pas condamnés.

La CEDH, dernier recours judiciaire contre l’État français
La famille ne baisse pas les bras. Elle a saisi la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), un recours qui pourrait déplacer le débat sur le terrain du droit européen. La stratégie est claire : faire reconnaître que la France a violé l'article 2 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui protège le droit à la vie. Les avocats de la famille arguent que l'enquête française n'a pas été effective, que les expertises ont été biaisées et que les gendarmes ont bénéficié d'une impunité de fait. Si la CEDH condamne la France, ce serait un camouflet judiciaire retentissant, même si cela n'annulerait pas le non-lieu. La France pourrait être condamnée à verser des dommages et intérêts et à modifier ses procédures d'enquête. C'est un tournant procédural qui déplace le combat sur la scène européenne.
Assaut sur les mairies : comment le Comité Adama a investi les institutions
À l'impasse judiciaire, le Comité Vérité et Justice pour Adama a répondu par une offensive politique inédite. Plutôt que de rester cantonnée dans la rue, la lutte a investi les institutions locales. Les élections municipales de mars 2026 ont marqué un tournant : plusieurs membres du comité ont été élus dans différentes communes de la région parisienne. C'est le cœur de l'angle politique de cette affaire : un comité de lutte classique qui se mue en machine électorale locale, sans perdre sa radicalité.
Fenda Diarra, Sonia Chaouche : les visages de la relève militante
Parmi les nouveaux élus, plusieurs noms émergent. Fenda Diarra est devenue adjointe à Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Sonia Chaouche a été élue au Conseil de Paris sur une liste menée par Sophia Chikirou, pour La France insoumise. À Beaumont-sur-Oise même, Hidi Joubert et Jawad Amami ont décroché des sièges de conseillers municipaux. Ces profils sont variés, mais ils partagent un point commun : tous sont issus du Comité Adama et ont fait de la lutte contre les violences policières leur étendard politique. Leur présence dans les conseils municipaux change la donne. Ils ne sont plus seulement des manifestants, ils sont désormais des décideurs locaux, capables d'influer sur les politiques de sécurité et de prévention.
Youcef Brakni : « Participer aux élections fait partie de mon ADN militant »
Youcef Brakni, codirecteur de campagne à Bagnolet et porte-parole du comité, revendique clairement cette stratégie. « Participer aux élections fait partie de mon ADN militant : s'opposer, mais aussi construire », a-t-il déclaré dans un entretien à StreetPress. Pour lui, il s'agit d'une « prise de pouvoir au niveau local » assumée. Le comité a compris que pour changer les choses durablement, il faut être aux manettes, même à une échelle modeste. Ce virage électoral n'a pas été sans débats internes. Certains militants craignaient que l'institutionnalisation ne dilue la radicalité du mouvement. Mais les résultats parlent d'eux-mêmes : les nouveaux élus ont déjà commencé à utiliser leurs mandats pour peser sur les décisions locales.

Une stratégie locale pour un combat national
Ces élus comptent utiliser tous les leviers municipaux à leur disposition. La police municipale est l'un des principaux dossiers : ils veulent encadrer plus strictement les contrôles d'identité, exiger le port de caméras-piétons, et mettre en place des formations à la déontologie. Les marchés publics et les subventions associatives sont aussi des outils de pression. En conditionnant les financements à des engagements contre les discriminations, ils espèrent créer un effet d'entraînement. Cette stratégie locale pour un combat national est inédite en France. Elle pourrait inspirer d'autres mouvements sociaux, qui voient dans l'entrée en politique une voie complémentaire à la mobilisation de rue.
De Persan à Minneapolis : Adama Traoré, symbole d’une génération globale
L'affaire Traoré dépasse largement les frontières du Val-d'Oise. Elle s'inscrit dans une dynamique mondiale et générationnelle. Le nom d'Adama Traoré est devenu un symbole, au même titre que celui de George Floyd aux États-Unis. Les parallèles entre les deux affaires sont nombreux, et les manifestants français n'ont pas tardé à les établir.
2020 : le parallèle historique entre Adama Traoré et George Floyd
En juin 2020, des milliers de personnes se sont rassemblées à Paris autour du palais de justice, malgré l'interdiction des rassemblements due au Covid-19. Comme le rapportait NPR, les manifestants scandaient « pas de justice, pas de paix » en français, mais le nom qu'ils criaient n'était pas George Floyd. C'était Adama Traoré. Ce moment a été décisif : il a fait d'Adama un nom mondial, liant la lutte française au mouvement Black Lives Matter. Assa Traoré, présente ce jour-là, avait déclaré : « Ce combat n'est plus seulement celui de la famille Traoré, c'est le combat de tous. »

Nahel, El Hacen Diarra : un cycle de violences qui ne s’arrête pas
La mort de Nahel en juin 2023, tué par un policier lors d'un refus d'obtempérer à Nanterre, a déclenché des émeutes dans toute la France. Les mêmes slogans sont réapparus. Plus récemment, en janvier 2026, la mort d'El Hacen Diarra, un travailleur mauritanien de 35 ans, en garde à vue dans le 20e arrondissement de Paris, a immédiatement ravivé les mêmes colères. Les défaillances pointées dans cette affaire sont édifiantes : absence de vidéos des caméras-piétons des policiers, délai de cinq jours avant le lancement d'une enquête de l'IGPN, maintien en poste des fonctionnaires impliqués. Sur une vidéo de l'interpellation, on entend El Hacen crier « Vous m'étranglez ! ». Le cycle semble ne jamais s'arrêter.
Une jeunesse des quartiers populaires héritière du combat
Les 16-25 ans issus des quartiers populaires s'emparent massivement de ce symbole. Leur rapport aux forces de l'ordre est souvent marqué par la méfiance, voire l'hostilité. Les réseaux sociaux leur permettent de faire le lien entre les luttes en France et à l'international, de diffuser des vidéos, d'organiser des mobilisations. Le Comité Adama a « révolutionné la question des violences policières » dans le débat public, comme le reconnaît Youcef Brakni. Cette jeune génération n'a pas connu le monde d'avant 2016, où ce sujet était tabou. Pour elle, Adama Traoré est un héritage, une figure de résistance qui dépasse le simple cas individuel.
Dix ans après, quel bilan pour les réformes des forces de l’ordre ?
Dix ans après la mort d'Adama Traoré, quel est le bilan des réformes promises ? Le constat est nuancé. D'un côté, la question des violences policières s'est imposée dans le débat public. De l'autre, les réformes concrètes peinent à voir le jour.
La pétition des 140 000 signatures contre la présomption de légitime défense
Le 26 juin 2026, une pétition a été publiée sur le site de l'Assemblée nationale, recueillant 140 000 signatures en quelques jours. Elle vise une proposition de loi déposée par le parti Les Républicains, qui instaurerait une présomption d'usage légitime des armes par les forces de l'ordre. Pour les opposants, ce texte reviendrait à donner un blanc-seing aux policiers et gendarmes, rendant encore plus difficile la condamnation des violences. Le député LFI Éric Coquerel, présent à la marche du 4 juillet, a appelé à la mobilisation : « Si cette loi passe, ce ne sont plus des dizaines de morts que nous allons pleurer, ce sont des centaines de morts. » La proposition doit être examinée le 7 juillet 2026, et l'issue est incertaine.
Caméras-piétons, IGPN : les limites des réformes internes
Depuis 2016, plusieurs réformes ont été annoncées : généralisation des caméras-piétons, réforme de l'IGPN, formation à la déontologie. Mais le décalage entre les promesses et la réalité est flagrant. L'affaire El Hacen Diarra l'a montré : les caméras-piétons étaient « déchargées », l'IGPN n'a enquêté que cinq jours après les faits. Un jugement récent, consulté par Le Monde, a condamné des CRS pour violences, estimant qu'ils n'avaient « pas su démontrer que les coups portés étaient absolument nécessaires et proportionnés ». Ces décisions judiciaires, bien que ponctuelles, montrent que le problème persiste.
Un débat public radicalement transformé
Le principal acquis de ces dix années est sans doute la transformation du débat public. Avant 2016, la question des violences policières était marginale, reléguée aux associations militantes. Youcef Brakni le dit sans ambages dans Mediapart : « La situation n'a plus rien à voir, comparé à 2016. Avant, la question des violences policières n'existait pas dans le débat public. » Aujourd'hui, les médias en parlent, les politiques sont contraints de se positionner, et les citoyens sont mieux informés. C'est un changement politique majeur, même s'il ne suffit pas à empêcher les drames.
L’héritage d’Adama Traoré : une lutte qui entre dans sa deuxième décennie
« Traoré, ça veut dire guerrier. Nous sommes issus d'une famille de guerriers au Mali. » Cette phrase d'Assa Traoré, recueillie par Histoires Crépues pour les dix ans de combat, résume à elle seule l'esprit de cette lutte. Le nom Traoré est devenu un étendard, un symbole de résistance qui dépasse largement le cadre familial.
L'héritage d'Adama Traoré repose sur trois piliers. Le premier est judiciaire : la France sera bientôt jugée à Strasbourg, devant la Cour européenne des droits de l'homme. Quelle que soit l'issue, cette procédure marque un tournant. Le deuxième est politique : les élus du Comité Adama dans les mairies de la région parisienne sont une première. Ils montrent que la lutte peut investir les institutions sans perdre sa radicalité. Le troisième est social : une génération entière s'est construite autour de ce symbole. Les 16-25 ans d'aujourd'hui ont grandi avec le nom d'Adama Traoré. Ils savent que le combat n'est pas terminé.
Mais le phénomène des violences policières n'a pas disparu. Les affaires récentes – Nahel, El Hacen Diarra – le rappellent cruellement. Le combat entre dans sa deuxième décennie, fort d'un ancrage local inédit et d'une reconnaissance internationale. Assa Traoré l'a dit en marchant vers la gendarmerie de Persan : « Nous avons pris dix ans et nous reprendrons dix ans encore. » Le combat pour Adama Traoré n'est pas fini. Il a changé d'échelle. Et il continue.